26.07.2009

Mahmoud Darwish et l'épisode libanais (nouvelle version)

En mars 2009, je vous proposais un post intitulé "Mahmoud Darwish et l'épisode libanais", qui racontait un coup de force du poète palestinien montrant comment pour lui le poétique devait transcender le politique.

Mal ficelé, affligé par des oublis, parsemé de fautes, ce post devait être réécrit. Il est maintenant plus lisible et agrémenté d'une vidéo du célèbre poème "Inscris! Je suis Arabe", qu'il avait rédigé en 1964 en prison, devenu cri de ralliement de toute une jeunesse palestinienne et même au delà...

http://10joursabeyrouth.blogspirit.com/archive/2009/03/30...

 

Bonne lecture et bonne écoute.

 

Cédric.

24.07.2009

Le lieu originaire de l'écriture

"La poésie est à la fois le lieu originaire de l'écriture et l'horizon de toute littérature. Elle n'est pas un genre parmi d'autres mais constitue l'expérience la plus radicale qui soit du langage, et l'épreuve la plus lumineuse du rapport obscur qui nous unit à lui"

 

J-M Maulpoix, La poésie malgré tout, Mercure de France, 1996.

27.06.2009

Bashung ou la poésie-rock sybilline

BashungBleuPétrole.JPGLe Liban, ce n'est pas pour maintenant. Je laisse passer le lourd soleil d'été pour que sa conjonction avec la chaleur qu'occasionne la phénicienne dans ma boîte cranienne ne me fasse pas perdre la tête. Un peu plus tard dans l'année surement... En revanche la poésie est toujours continent de mes escapades. Quoique le poète qui les accompagnait dernièrement m'ait déposé sur le bord de la route. En laissant dans mes bottes des montagnes de notes et de mots où subsiste encore son écho, avant de partir dans l'autre monde. Le chanteur compositeur français Alain Bashung s'est éteint le 14 mars dernier. Mélange de Baudelaire et de Johnny Cash, il était l'incarnation même de celui qui sait conserver de son pandemonium intérieur dans la mise en forme artistique. Propulser du fond brut dans la forme travaillée.

Mes incorrigibles velléités interprétatives ne pouvaient pas ne pas essayer de s'arrêter sur l'un de ses textes. Celui qui suscite le plus de questions, d'émerveillement, de curiosité. Je me lance, un brin tremblant. Mais d'abord une écoute, live bien sûr, de La nuit je mens, de feu Alain Bashung, donc.

Le propre de la grande poésie c'est qu'elle fait advenir du sens de manière fulgurante sous la forme d'une prose tout en laissant suffisamment de place à la polysémie. De sorte qu'un nombre étendu de lecteurs vibre pour des raisons qui ne sont pas systématiquement identiques. S'adresser en somme à la raison universelle et au cœur singulier. C'est comme cela que je conçois l'attaque de Bashung:

"On m'a vu dans le Vercors

Sauter à l'élastique

Voleur d'amphores

Au fond des criques

J'ai fait la cour a des murènes

J'ai fais l'amour

J'ai fait le mort

T'etais pas née"

C'est à dire qu'il a vécu, il en a vu, il a taillé la route. Mais a qui parle t-il? Qui veut-il impressionner ainsi? A celle dont il dit qu'elle n'était pas née? Peut être, car le refrain dit: "La nuit je mens, je m'en lave les mains". J'y vois là l'énergie et la stratégie que peut parfois déployer un homme éperdumment amoureuxpour attirer l'attention d'une belle, quitte à verser dans la mythomanie. Face à l'aspect trop commun de sa vie, il s'aventure à lui donner plus de profondeur, en allant "au fond des criques" par exemple... Mais ce n'est qu'une image évidemment. Magnifique néanmoins. Car il va chercher au fond de cette crique l'histoire antique, il la tire des ruines, pour la présenter à celle à qui il prétend... Lui offrir un brin précieux au risque de l'aventure.

"A la station balnéaire tu t'es pas fait prier

J'étais gant de crin, geyser

Pour un peu, je trempais

Histoire d'eau (d'O"?)"

Gant de crin pour reveiller les sens de la belle, geyser pour réchauffer son coeur aussi. On peut le supposer. Le choix de la station balnéaire reste difficile à interpréter: est-ce qu'il s'agit d'un lieu de rencontre dans la vie réelle de l'auteur ou simplement de la possibilité qu'il s'offre de filer une métaphore physique, tellurique?

"La nuit je mens

Je prends des trains a travers la plaine

La nuit je mens

Je m'en lave les mains.

J'ai dans les bottes des montagnes de questions

Ou subsiste encore ton écho

Ou subsiste encore ton écho."

On dit "en avoir plein les bottes" pour marquer une fatigue, un épuisement. Ses bottes à lui son pleines de questions que son écho a propagé. Question sur ce qu'elle pense ou ressent pour lui probablement. Savoir ce qu'elle veut pour le lui donner ou le lui inventer... C'est pour cela qu'il a

"(J'ai) fait la saison dans cette boite crânienne

Tes pensées, je les faisais miennes"

Et pour:

"T'accaparer, seulement t'accaparer"

Toujours en déployant l'énergie de l'homme transit, au risque d'effrayer ou d'être incompris...

"D'estrade en estrade

J'ai fait danser tant de malentendus

Des kilomètres de vie en rose

Un jour au cirque

Un autre à chercher a te plaire (eh oui, on y est!)

Dresseur de loulous

Dynamiteur d'aqueducs"

Les "aqueducs" que les "loulous" essaient d'emprunter les concurrents pour la lui subtiliser, et qu'il s'agit peut-être de "dresser"...

"La nuit je mens

Je prends des trains a travers la plaine

La nuit je mens effrontément"

Donc il ment, et il ment la nuit, pour que le mensonge se voit moins. Mais dans mes bottes subsistent encore des montagnes de questions après mille écoutes et relectures de ce texte. Et c'est bien comme ça. A votre tour d'interpréter...

30.03.2009

Mahmoud Darwish et l'épisode libanais

(revu, corrigé, complété le 26 juillet 2009)

Aucune anecdote ne peut mieux résumer l'esprit qui anime ce blog. Ou peut-être est-ce là de ma part une justification intellectuelle a posteriori de celui-ci, tant cette histoire racontée par le poète Elias Sanbar (traducteur de l'œuvre de Darwish en français) que je reprends ici m'a touché? Elle incarne la résistance poétique à la tyrannie politique, même si ces deux instances, dans l'œuvre du poète palestinien, sont intimement liés...

Présent à Bordeaux en 1998 pour une journée consacrée à la poésie arabe, Sanbar fait un bond dans le temps et l'espace, dans le Liban du début des années 70, où les balles déjà pleuvaient pour raconter à son auditoire une anedote impliquant Darwish (1941-2008). Déjà très connu pour ses poèmes dans tout le monde arabe, le poète palestinien fait face à un parterre d'étudiants et militants de tous horizons, libanais et palestiniens, venus l'écouter. Très vite, ils réclament au poète son "Inscris! Je suis Arabe" (aussi connu sous le nom d'"Identité"), salve identitaire écrite en 1964, à l'âge de 22 ans, alors qu'il se trouvait dans les geôles pour cause d'activité nationaliste. La défaite arabe de juin 1967 ne va qu'amplifier la popularité de ce cri du poète.

 

C'est donc fort logiquement que dans le contexte libanais de l'époque (où sont déjà installés des camps de réfugiés palestiniens depuis 20 ans une génération de jeunes adultes), la foule (plus de 2000 personnes) venue l'écouter lui réclame à corps et à cri son "Inscris! Je suis Arabe". Darwish ne s'exécutera pas. Il refusera catégoriquement, à la grande stupéfaction de la jeunesse poétique et politique du Levant. Mais écoutons son traducteur  Elias Sanbar, alors jeune admirateur présent dans la salle, nous raconter cette attitude inatendue du poète:

images.jpg



"Je me souviens très bien d'une salle hurlant, réclamant au poète de dire "Inscris! Je suis Arabe." et lui répondant avec entêtement en répondant par le titre d'un autre poème, qui était un poème d'amour, "Je t'aime ou ne t'aime pas", "Ouhibouki aoum la ouhibouki". Et il y a eu un véritable bras de fer qui a duré presque un quart d'heure avec hurlements dans la salle [...] mais finalement il n'a pas cédé, il a déclamé une série de poèmes d'amour. Ce jour-là, je me suis dit, "ça c'est un homme libre." [...] Ce que je vous raconte là, maintenant que je suis encore plus proche de son œuvre à travers la traduction, c'est que je crois que sa poésie est précisément là. Non pas que Mahmoud Darwish est une voix qui, au lieu de dire "Je suis Arabe" répond par "Je t'aime", mais c'est une voix qui peut dire "Je suis Arabe" et en même temps, pas alternativement, "Je t'aime" à une femme. C'est une voix qui peut dire toute l'intimité de la Palestine et qui peut dire en même temps ce que chaque Palestinien, comme tout être humain, recèle d'universel, et d'humain tout simplement. C'est une voix qui peut chuchoter, dire des murmures, et qui en même temps peut dire l'épopée, le grand chant lyrique. C'est une voix qui est précisément dans cette tension."

Ou la métaphore de la vie qui reprend ses droits sur le chaos politique. L'amour universel plutôt le particularisme identitaire.

Outre cette belle histoire déclamée presque comme un poème par la voix douce d'Elias Sanbar, vous pouvez aussi écouter des textes de Darwish en français et en Arabe, grâce à l'association bordelaise Biblio, qui tient un blog fort utile de littérature du monde. Ce lien vous mène vers un billet daté du 18 septembre 2008 au bas duquel vous trouverez une barre munie d'un icône "play" triangulaire sur lequel il vous suffira de cliquer pour lancer l'enregistrement de cette rencontre qui eu lieu sur les rives de Garonne il y a 10 ans, et dont je viens de retranscrire un court extrait.

Mais pour ceux qui, comme à Beyrouth en ce début de décennie 70, seraient frustrés de ne pas pouvoir écouter le poème politique et identitaire de Darwish, je fais une concession à la ligne éditoriale de ce blog et vous propose ici le lien vers une vidéo dans laquelle il le déclame.

Dans le secret d'un tout personnel requiem adressé au défunt poète, je lui ai demandé sa permission. Il me l'a accordé, en me faisant promettre toutefois de toujours faire primer la poésie du cœur sur celle des tripes...

 

Mahmoud Darwich, "Inscris! Je suis Arabe" (ou "Identité"), 1964.





Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d'enfants : huit
Et le neuvième... arrivera après l'été !
Et te voilà furieux !


Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j'ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d'écolier
Je les tire des rochers...
Oh ! je n'irai pas quémander l'aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !


Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille - je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines...
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l'effusion de la durée
Avant le cyprès et l'olivier
...avant l'éclosion de l'herbe
Mon père... est d'une famille de laboureurs
N'a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan - être
Sans valeur - ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis - cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.


Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux... couleur du charbon
Mes yeux... couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
...elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c'est
L'huile d'olive et le thym


Mon adresse :
Je suis d'un village isolé...
Où les rues n'ont plus de noms
Et tous les hommes... à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !


Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as rafflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
...à ce que l'on dit !


DONC


Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n'ai pas de haine pour les hommes
Que je n'assaille personne mais que
Si j'ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !

 

 

25.03.2009

Quelques principes poétiques et litteraires

"La poésie est à la fois le lieu originaire de l'écriture et l'horizon de toute littérature. Elle n'est pas un genre parmi d'autres mais constitue l'expérience la plus radicale qui soit du langage, et l'épreuve la plus lumineuse du rapport obscur qui nous unit à lui.", Jean-Michel Maulpoix, "La poésie malgré tout" (Essai), Mercure de France, 1996.

"Il me semble qu’un bon critère pour juger de la qualité d’un roman serait, en fin de compte, que l’on décèle étroitement mêlées, la précision du poète et l’intuition de l’homme de science. S’il entend réellement baigner dans la magie d’un livre de génie, le lecteur avisé le lira, non pas avec son cœur, non pas avec son esprit mais avec sa moelle épinière : c’est là que se produit le frisson révélateur." Vladimir Nabokov, "Proust, Kafka, Joyce", Stock, 1999 [1980]

"Les autres, un peu plus exigeants, ont essayé, par une analyse de plus en plus fine et précise du désir et de la jouissance poétiques et de leurs ressorts, de construire une poésie qui jamais ne pût se réduire à l'expression d'une pensée, ni donc de se traduire, sans périr, en d'autres termes. Ils connurent que la transmission d'un état poétique qui engage tout l'être sentant est autre chose que celle d'une idée. Ils comprirent que le sens littéral d'un poème n'est pas, et n'accomplit pas, toute sa fin ; qu'il n'est donc point nécessairement unique." Paul Valéry, "Questions de poésie", La Nouvelle Revue Française, 1er janvier 1935, 23eme année, num 256.

"Je ne crois pas que soit de poésie vraie qui ne cherche aujourd'hui et ne veuille chercher jusqu'au dernier souffle, à fonder un nouvel espoir.", Yves Bonnefoy, L'improbable, Mercure de France, 2001.

25.01.2009

"La poésie pour quoi faire?" (blog de Pierre Assouline)

Un intermède avant de revenir une dernier fois sur la morne plaine de Gaza...

Sur le blog de Pierre Assouline, chroniqueur littéraire pour le journal Le Monde, un billet qui se pose la question : "La Poésie pour quoi faire?" (mis en ligne le 24 janvier). Question qui en effet tarabuste votre humble serviteur, formé aux sciences sociales, qui privilégient plutôt une sobre analyse du prosaïque... Et qu'à vrai dire nous nous sommes posée avec le Petit Khuya... En guise de réponse, Assouline renvoit aux séminaires que tiendra le poète français Jean-Michel Maulpoix, chaque mois à l’auditorium du Petit-Palais à Paris à partir du 28 janvier.

Mais il a aussi le mérite de citer largement la réponse que le poète libanais Khalil Gibran dans Le sable et l’écume et autres poèmes

17.01.2009

Petit khuya

Chez moi des flocons tombent en trombes,
Chez toi des bombes creusent des tombes.

Un grand vacarme dans tes prières,
Qui redescendent du ciel vers la terre,
C'est le prélude à ton enfer,

Contre le silence des cristaux,
Qui s'accumulent en blanc manteau,
Sur ma paisible ville d'eau.

Dans la neige s'enfoncent mes pas,
Au moment même où s'empare de toi,
Un froid terrible, de haut en bas.

Miséricorde du Tout-Puissant,
Sur mon ciel d'où Son nom est absent,
Et châtiments pour toi mon enfant,
Malgré tes prières, inlassablement...

Mais tends bien l'oreille, tu entendras,
As saouti jamila
Du'a de Faten et Sanaa,
Et des millions d'autres, tapis de voix,

Transportent ton corps, hors des gravats,
Ou des tunnels de Rafah,
Et t'accompagnent, fisabi'lillah,
Comme l'on dit, de par là-bas.

Tends bien l'oreille, petit khuya!
Car ni Hamas, ni Fatah
Ne réchaufferont ton coeur comme ça,
Qu'il ait cessé de battre ou pas.

17.11.2008

Beauté contrastée

Seul, le poème qui clôt "Sur le terreau de Dahiyeh", dont j'avais interrompu le récit pour passer à d'autres posts...

Plus n'existait sol craquelé,
Murs balafrés,
Coins infestés,
Ni l'eau souillée de la Dahiyeh.

Horloge du coeur déclenchée,
Dahiyeh parée, nouvelle beauté,
Hizam al buss devient palais,
En ta présente majestée.

Tombeau urbain n'a pas d'emprise,
Sur un sourire électrolise,
Une chute de reins dévoilée,
Où mes mains se voulaient réfugier.

Puis tu t'éloignes de l'horizon,
Et reprend ses droits l'affliction
A qui de tes pas tu avais fait don...

18.10.2008

D'entre les Saints

Je reprends ici le poème intégré dans la note, "Jours 2eme et 3eme" des 10joursabeyrouth:

(Poème évangélique pour Nada)

Les victoires évangéliques, les millions d’hommes pieux,
Les immenses cathédrales qui tutoient le royaume des cieux ;
Tout cela était bien peu…

Quelle plus belle conquête pour un prophète,
Que de voir son icône suspendue au cou d’une coquette ?
Et d’être ballotée à la lisière de ses deux seins,
Qui ne sont ni Saint Paul, ni Saint Augustin.

Image pieuse et licencieuse à la fois :
Caressant son décolleté, la grande croix,
Suscitait plus désir de pécher
Qu’elle ne le contenait.

Mon Dieu, tu me pardonneras…
Si je n’ai d’yeux que pour elle,
C’est aussi une preuve de foi.

11.10.2008

Le Liban à Malagar avec Salah Stétié

Le 13 septembre dernier, je vous annonçais les 5eme Rendez-Vous de la Francophonie organisés par le Centre François Mauriac de Malagar (près de Langon, en Gironde). Ils se sont tenus le 4 octobre dernier. Probablement récompensé pour sa piété, l'ancien propriétaire des lieux à obtenu la clémence du ciel au-dessus du splendide panorama qui vit naître tant de ses romans et Bloc-notes...

A l'heure où les premiers invités arrivaient, une aube rosée flattait encore les vignes qui entourent le domaine. Un tapis de feuilles de chênes les accueillaient jusqu'à la grange rénovée où se tiendraient les débats.

CIMG1606.JPG

Privilège fut rendu à l'ambassadeur Salah Stétié d'ouvrir la journée. Octogénaire bon pied bon oeil, sa parole est un flot tranquille que les remous des considérations politiques perturbent à peine. On ne peut s'empêcher de penser que c'est l'âme du poète qui apaise celle du diplomate et non l'inverse. Car Salah Stétié en est un de premier plan. Il a cotoyé Jouve, Mandiargues, Ungaretti, Bonnefoy et d'autres grands noms de la poésie française contemporaine. Au sommet de la francophonie libanaise, sa maîtrise de la langue pourrait rendre jaloux ses plus illustres représentants, à l'instar de Nabokov écrivant et s'exprimant dans un anglais qui en fait un descendant de Shakespeare autant que de Tolstoï... L'Académie Française lui a d'ailleurs décerné en 1995 le Grand Prix de la Francophonie. Son parcours de diplomate est évidemment passé par Paris, où il fût également délégué permanent à l'UNESCO, puis par le Maroc où il fût ambassadeur ainsi que La Haye, aux Pays-Bas. Il fût dans son pays secrétaire général du Ministère des Affaires Etrangères.

Celui qui "peut ne pas grasseyer (rouler les r avec le bout de la langue) mais ne le fait pas" a livré un hymne à la langue française. sur le thème "Arabité et Francité, l'indispensable dialogue". On ne partagera pas, simplement, son idée à la Wilhelm von Humboldt (ça date) que langue imprime une "structure mentale spécifique", que l'identité est comme liée à la langue. Que la langue soit pour des groupes d'individus le critère majeur d'une distinction politique et géographique ne signifie pas que la structure grammaticale et syntaxique de celle-ci dirige leurs consciences. Mais entrer dans des considérations ethnolinguistiques nous amènerait dans d'autres sphères...

salah stétié.jpg

Sur le fond de son intervention, nous avons apprécié comment littérature et poésie -disons la culture- sont les conditions d'une réflexion politique. Et comment elles peuvent se mêler et s'opposer, car comme Saïd le pensait, celle-ci n'est pas nécessairement le véhicule de celle-là. Peut-être réussirons-nous à récupérer le long texte à la base de son intervention. En attendant, écoutons sa réponse à une question de votre humble serviteur qui, précisément, utilisant moyen heuristique de la comparaison, cherche à savoir au final comment culture et politique ont pu se rencontrer sans trop de heurts dans le cas franco-libanais, au point de produire une si éclatante et durable francophilie-francophonie comme l'ambassadeur Stétié -qui a grandit dans un milieu sunnite pratiquant et libéral- en est l'illustration:

10joursabeyrouth: "Vous avez déjà effleuré quelques éléments de réponses à la question que je souhaite vous poser, mais souvent les libanais à qui je la pose se retrouvent un peu "couillonés" comme on dit chez nous (ça c'est mon souci de familiariser monsieur l'ambassadeur avec nos gasconnades...). Vous avez évoqué le mandat français au Liban confié par la SDN en 1920 et parallèlement, celui des Anglais en Palestine, en Irak et en Egypte... Pourquoi, dans le cas anglais, cette présence a donné lieu a un mouvement anti-occidental qui produit encore ses effets: je veux parler de l'avènement en 1928 des Frères Musulmans (pour des raisons que l'on peut parfaitement comprendre du reste...), et surtout de ses branches dissidentes telles que Sayid Qutb ou la Gama'a Islamyia (qui a depuis déposé les armes...), alors que d'un autre côté, on a le développement d'une extraordinaire francophilie? Cela suscite d'autant plus le questionnement pour qui est formé à l'anthropologie que le systême colonial anglais était réputé "plus souple" que le français, par le biais de l'"indirect rule", quand les colonialistes hexagonaux usaient du mode d'administration façon "direct rule"...


Salah Stétié:
"Effectivement, dans la mesure ou un pays impose sa domination à un autre pays, il est refusé. Cela dit, une fois que les contentieux ont cessé avec les pays anciennement colonisés, anciennement dominés, la présence française est restée, et je dirais même qu'elle s'est renforcée. Elle s'est renforcée au Liban et aujourd'hui, la Syrie est demandeuse. La culture française reste malgré tout présente en Algérie, également, et les écrivains algériens de langue française sont des écrivains déterminants. Même chose au Maroc, même chose en Tunisie. Le problème que pose notre ami est un vrai problème. En effet, pourquoi la France est donc restée et pourquoi l'Angleterre n'est pas restée? Non seulement elle n'est pas restée, mais partout où elle est passée, elle a créé une situation dramatique sur le terrain. La Palestine; qui depuis 60 ans que les anglais sont partis est un pays martyr, Chypre; coupé en deux, le Zimbabwe (ex-rhodésie); l'Irlande et même l'Inde; où les anglais sont restés 300 ans [suite inaudible]. Eh bien... les anglais ne se mélangent pas! Les anglais vont dans un pays avec leur "cup of tea". Il y a un vers de Chesterton qui définit un peu cet état des choses. Il écrit en 1910 -l'époque coloniale était alors à son apogée- donnant cette définition de la terre: "La terre est un lieu où se trouve l'Angleterre" (rires dans la salle). Les Français se mélangent davantage, et, de ce fait, malgré tout, ils laissent une nostalgie au moment où ils partent, qui se traduit par une volonté -fut-elle relative- d'adhérer à leur mode de vie politique par exemple. La Constitution libanaise est copiée sur la Constitution de la IIIeme République. Mais ce que l'on sait moins, c'est que la Constitution syrienne également est copiée sur la Constitution française. Cela fait une grande différence, n'est-ce pas. La culture anglaise est une très grande culture, mais elle n'est pas aussi spontanément partageable que la culture française. (à l'assistance) Vous en êtes la preuve vivante (applaudissements)."

Magister dixit ;-)