12.10.2009
Semer l'amour sur les ruines
(Article sur la littérature féminine libanaise contemporaine avec l'aimable autorisation de l'excellent site culturel http://artslivres.com/)
Des gravats d’un Beyrouth tourmenté par le spectre de la guerre et les imprécations des groupes politico-religieux, émerge une littérature féminine qui déploie sur le Liban un linceul protecteur. Yasmina Char, Racha Al-Ameer et Darina-Al Joundi ont été traduites en français.
Faire l’école buissonnière du défilé martial, de l’apologie du martyr, de la prédication comminatoire et de tous ces adjuvants grandiloquents de la masculinité. Quel homme vivant en milieu hostile n’en a pas rêvé secrètement ? Pas de plus grande volupté, pour un témoin du quotidien libanais, que le souffle chaud d’une phénicienne qui lui parcoure la nuque jusqu’à balayer la géopolitique du chaos qui lui mine l’esprit. Etre empêtré dans le politico-religieux, le politico-militaire, le politico-industriel, puis revenir à l’essentiel : le corps d’une femme[1].
1 • Racha AL-AMEER Le Jour dernier. Confessions d’un imam (Actes Sud 2009)
Comment l’imam de Racha Al-Ameer n’aurait-il pu succomber ? La Tradition dit « Le Paradis est à l’ombre des épées ». Le religieux découvre qu’il se trouve peut-être sur terre, à l’ombre d’une chute de reins. C’est ce changement subreptice puis le déferlement de la passion amoureuse que nous raconte la jeune romancière libanaise à travers les confessions de ce quadragénaire à sa bien-aimée.
Un born-again de l’amour. Par moment, on peut penser qu’Al-Ameer joue sur une antinomie facile entre piétisme et liberté où la discipline religieuse affronte le corps amoureux et les sentiments. Mais finalement, le spirituel et le corporel entrent dans un dialogue fécond. L’avènement de l’un ne marque pas le déclin de l’autre. Ils se complètent : « Du point du jour jusqu’à sept heures du soir, on m’appelait "monseigneur". De sept heures jusqu’à la fin de la nuit, peu avant la prière de l’aube, j’étais un homme et tu étais ma femme. » Cela n’empêchera pas notre imam d’être acculé par un groupe belliqueux qui lui jette à la face une fatwa et prend le contrôle de son lieu de culte. Sa mosquée est assiégée, mais son cœur libéré. Car entre temps, l’esprit d’un grand poète arabe va faire son œuvre d’intercesseur. Pour sa science, l’imam est contacté par une jeune femme qui prépare un ouvrage encyclopédique sur Mutanabbi. Un scénario très libanais. Rares sont les auteurs français qui auraient aujourd’hui l’audace de faire d’un poète défunt la condition d’une rencontre (l’accusation de mièvreries ne tarderait pas à poindre). La seule petite frustration que génère le roman –mais celle-ci est peut-être recherchée– est que le monologue du religieux, ses multiples combats intérieurs, prennent le pas sur la description du contexte. Alors que l’on a parfois envie de sentir le cèdre, les bruissements de ce Liban à la fois oppresseur et libérateur que l’on devine. Mais l’originalité de la trame, l’audace de mêler le sensuel au religieux sans provocations faciles et la clarté du style qui s’envol parfois dans le raffinement de la poésie arabe fait d’Al-Ameer une mummarida littéraire bienvenue pour colmater à l’encre de sa plume les multiples fissures qui défigurent le Liban.
2 • Yasmina CHAR, La Main de Dieu (Gallimard, 2008)

Chez Yasmina Char, c’est plutôt les tiraillements de la femme libanaise qui sont décrits. La féminité y est insolente mais jamais vraiment provocatrice : « Layal, au détour d’un couloir, le corps sublime, libre sous sa robe. Libres, les seins lourds d’aller et venir comme l’amant l’après-midi dans sa chambre, chez les parents. Libre la bouche de s’ouvrir et de crier. Sa bouche est rouge et pulpeuse. Sa bouche appelle le plaisir. Je veux poser mes lèvres sur celles de Layal. » Leçon simple que Catherine Millet ou Christine Angot ont oublié : on peut être subversif sans être pornographique. Au milieu de l’ouvrage, par exemple, le récit de la première fois coure sur dix pages. Les émotions brutes et contradictoires, les corps d’"il" et "elle" s’y entremêlent en un bouquet poétique nabokovien. "Elle", c’est une jeune fille de la bourgeoisie libanaise qui joue la funambule dans ce pays où « les rapports d’amour sont semblables à la guerre : partout s’introduire et saccager. » Char ne fait pas dans la dentelle. Char, c’est "poème" en arabe et "machine de guerre" en français. Elle offre donc de très beaux passages sur le Liban, d’autres plus violents. A-t-on écrit plus belle évocation de ce pays meurtri ? « Il y a eu un avant où le Liban, même en guerre, ressemblait au pays de l’enfance. Où la ligne de démarcation était un jeu innocent, un fil tendu sur lequel elle avançait en équilibriste. Des deux côtés du fil, l’amour l’attendait. C’est pourquoi elle avait la force de s’élancer avec la légèreté de celle qui se sait aimée. Devant la grâce, la nature s’incline. La vie ouvre grand ses portes. Elle ne courait pas croyant sauver sa peau, elle ne tirait pas croyant tuer, elle ne faisait que marcher dans le pays de son enfance avec les yeux bandés. »
3 • Darina AL-JOUNDI ( avec Mohammed KACIMI )
Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter (Actes Suds, 2008)
Rebelle, comme le personnage principal du roman de Char, et même blasphématoire, Darina Al-Joundi[2] l’est. Le jour où Nina Simone a cessé de chanter est le récit d’une jeune libanaise qui profite de l’aspiration créée par un père affranchi pour sauter allègrement les nombreuses murailles libanaises qui se dressent face à elle. Al-Joundi a créé l’évènement lors de l’édition 2007 du festival d’Avignon en adaptant ce récit biographique en pièce. Elle pousse plus loin que les autres l’opposition guerre/amour qu’elle semble réduire à l’opposition religion/liberté. Mais on est plus tout à fait dans la littérature, même si son récit de vie n’est pas livré brut de décoffrage. On prie d’ailleurs pour que les pasionarias du Levant ne soient pas récupérées par les féministes européennes pour être érigées en symboles. Car une juxtaposition de salves voltairiennes n’a jamais suffit à faire un écrivain. Il ne faudrait pas les confondre avec des activistes de la lutte contre l’obscurantisme religieux, même si elles se plaisent aussi à tirer quelques barbichettes en passant.

Après avoir lu les premiers romans d’Al-Ameer et de Char, et le témoignage d’Al Joundi, on a envie de croire que l’amour rend moins dogmatique, peut résoudre toutes les tensions, sauve les âmes guerrières de la flétrissure et finalement sauve le monde. Le combat entre Eros et Thanatos est éternel. L’écrivain catholique français Georges Bernanos avait compris qu’« il n’y a pas d’autre mort que l’absence d’amour ».
Avec les nouvelles plumes libanaises on s’extirpe progressivement du Liban du chaos. L’échappée belle se produit poétiquement, à défaut de se produire politiquement. On peut dès lors imaginer sur la Place des Martyrs un De Gaulle libanais lancer fièrement à son peuple : « Beyrouth ! Beyrouth outragé ! Beyrouth brisé ! Beyrouth martyrisé ! mais Beyrouth libéré… libéré par ses femmes ! »
[1] L’écrivain libanaise May Menasa a lancé le 5 mars 2008 sur OTV un appel aux femmes libanaises, les incitants à faire entendre leur voix, partant du principe que les « mères ne donne pas naissance à leurs enfants dans le but de les envoyer à la mort… » . La vidéo de cette intervention est disponible sur http://www.memritv.org/clip/en/1706.htm.
[2] Dont le site iloubnan vous avez déjà parlé en mars 2007 : http://www.iloubnan.info/social/interview/id/060/liban/Da...
11:26 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : litterature, ecrivain, femmes, liban, beyrouth, guerre, amour, rebelles, al joundi, al ameer
26.07.2009
Mahmoud Darwish et l'épisode libanais (nouvelle version)
En mars 2009, je vous proposais un post intitulé "Mahmoud Darwish et l'épisode libanais", qui racontait un coup de force du poète palestinien montrant comment pour lui le poétique devait transcender le politique.
Mal ficelé, affligé par des oublis, parsemé de fautes, ce post devait être réécrit. Il est maintenant plus lisible et agrémenté d'une vidéo du célèbre poème "Inscris! Je suis Arabe", qu'il avait rédigé en 1964 en prison, devenu cri de ralliement de toute une jeunesse palestinienne et même au delà...
http://10joursabeyrouth.blogspirit.com/archive/2009/03/30...
Bonne lecture et bonne écoute.
Cédric.
22:58 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : darwish, sanbar, liban, palestine, poésie, poétique, politique, arabe, amour, identité
09.07.2009
Carole Samaha, zéphyr libanais
Voilà que la chaleur de juillet sur Beyrouth se redéploie. Il y a un an tout juste j'étais là-bas. Et tout au long de cette année, ce blog a tenté de prolonger les saveurs, les scènes d'Orient, et de passer par l'écrit les traces mnésiques des regards croisés, des sourires récoltés. Loubnan je reviendrai!
Reprenons cet été en bande son arabophone après cet intermède-réquiem en l'hommage du grand Bashung. En Octobre 2008 , j'évoquais l'as saouti jamila de nymphéniciennes (C.A.J, sacrée chanteuse de chants sacrés, et la poétesse Tamirace Fakhoury) qui avaient flattées mon oreille, alors à la recherche d'une Sinead O'connor ou d'une Dany Klein libanaise. Dans une veine un brin moins tragique que Sinead et moins rock que Dany, la sublime Carole Samaha كارول سماحة augmente d'un ton le langoureux de la chanson d'amour arabe.
Evidemment, elle est sublime, mais nous offre autre chose que son sourire d'albâtre et son regard brûlant de jeune femme mithridatisée par le désir des hommes.
Dans Talla3 Fiyeh : اتطلع فيه, il s'agit notamment de sonder le regard, d'y voir ce que l'on peut y voir: du blanc, du noir, de la lassitude et du désespoir...
Diplomée de l'Université St Joseph, où votre humble serviteur a pris quelques cours d'arabe, ilôt de calme et de savoir à la frontière du chaos urbano-confessionnel, sa carrière est véritablement lancée au début des années 2000 où elle collabore avec Khoury ou Rahbani. Une voix chaude comme le zéphyr du Sud-Liban qui vous caresse la nuque jusqu'à chasser la géopolitique du chaos qui vous mine l'esprit...
On y reviendra au cours de l'été, à l'intérieur de ce même post...
23:41 Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : carole samaha, chanson, liban, habibi
07.06.2009
Elections libanaises du 7 juin (revue de sites)
L’attention (et la tension) de tous les libanophiles d’Europe sera ce week-end braquée sur le pays au cèdre. Qui a également l’habitude d’être braqué depuis l’Est (Syrie) et le Sud (Israël). Tant que ce n’est pas par de l’artillerie, ça ira. Que nos technocrates de Bruxelles nous pardonnent donc si nous suivons avec plus de passion cette échéance levantine cruciale pour l’avenir du Proche-Orient plutôt que l’élection de nos eurodéputés…
Ce matin pour aller voter, j’ai traversé le marché de ma paisible commune du sud de la France au son de l’accordéon d’un jeune Rom, mis en appétit par les effluves d'un poulet à la broche, le regard attiré par le soleil contenu dans les verres de blanc liquoreux que deux dégustateurs brandissait, à défaut de le trouver dans le ciel. Le citoyen libanais, lui, devra slalomer entre les barbelés et traverser une haie humaine de militaires : 50.000 déployés sur tout le pays ce 7 juin. Pas la même ambiance...
Ces cinquièmes élections législatives depuis la fin de la guerre civile de 1990 sont évidemment très commentées sur la toile, sous l’angle d’une possible victoire du groupement politique dirigé par le Hezbollah. Ce que saoudiens et égyptiens n’apprécieraient que modérément quand Iran et Syrie s’en féliciteraient. Les diplomaties etatsunienne et européennes ne cachent pas quand à elles leur préférence pour le Courant du Futur dirigé par Saad Hariri.
Pour comprendre rapidement les forces en présence, il faut remonter à l’assassinat du premier ministre libanais (et ami de Jacques Chirac) Rafic Hariri le 14 février 2005 qui contribua à polariser la vie politique libanaise en deux groupes : celui du "8 mars", comprenant le Hezbollah et Amal, réunissant d'autres acteurs pro-syriens du pays et un autre dit du "14 mars", composé de partis sunnites et chrétiens, qui réunirent 1 million de personnes en 2005 à Beyrouth pour protester contre la présence syrienne… On aurait aimé que le dicton « Si Mars vient en courroux, il deviendra trop doux » se vérifie. Mais on est au Liban.
Autour de ces deux pôles les alliances se sont dessinées puis décidées, au gré des interets de chacun, tel Michel Aoun qui en 2006 a signé un accord avec le Hezbollah, y voyant la possibilité de profiter de l'aspiration du parti chiite à la tête d'un gros peloton populaire et de doubler ses autres concurents chrétiens.
Quelques éclaircissements ne sont donc pas de trop pour démêler l’écheveau du jeu politique libanais avant que ne soit rendus demain les résultats de cette élection.
Les anglophones auront une approche détaillée de la position du Hezbollah grâce à Joseph Alagha, professeur assistant à l’Université de Nijmegen (Pays Bas) qui vient de publier une indispensable analyse intitulée Hizbullah and the 2009 Lebanese Election dans la revue de l’Institute for Security Studies. Bien plus détaillé que le papier du pourtant brillant Barah Mikhaïl qui se demande sur iloubnan Que veut le Hezbollah ? sans vraiment y répondre.
Iloubnan réunit en revanche un dossier complet sur les acteurs en présence. Parmi les onglets thématiques disposés sur un bandeau bleu qui courre en haut de la page d’accueil de ce dossier (en français), on trouvera notamment les textes de références et les partis politiques. Un bon travail synthétique de la journaliste Laurence Escorneboueu.
Contrairement à votre humble et débordé serviteur, le site libanews est allé crescendo, ces dernières semaines, dans la publication de posts sur le sujet. On peut également suivre un filet où l’info tombe en temps réel.
Last but not least le blog de l’universitaire américain Joshua Landis vaut le détour pour son approche plus géopolitique que locale. Les commentaires de ces posts sont également intéressant pour entrer dans le débat international car c’est un public avertit et varié qui fréquentent son blog…
On ne peut clôturer une telle revue de sites (comme il y a des revues de presse) sans laisser la parole à un grand monsieur du journalisme libanais assassiné peu après Rafiq Hariri, le 2 juin 2005 : Samir Kassir. Le propos est radical, mais le citer relève du devoir de mémoire tout autant que de celui de la pensée critique, qui doit pouvoir librement s’exercer dans le contexte libanais, si le pays veut affronter les défis de demain en évitant désormais toutes les erreurs de ses voisins du monde arabe. Et il se trouve que la conviction de Kassir correspond à la maxime de ce blog qui veut que les corps et les âmes se rencontrent plutôt que la politique et la religion, éternel cocktail détonnant :
«Si elle résulte d’abord du déficit démocratique, la montée de l’islam politique ne saurait être une réponse à l’impasse des Etats et des sociétés arabes. Résistance à l’oppression, elle naît aussi de l’échec de l’Etat moderne et de l’égalitarisme des idéologies du progrès et, en ce sens, s’apparente à la montée des fascismes en Europe […] Aussi, valider la prétention de l’islam politique à représenter une force de changement revient-il à accepter l’idée que le déficit démocratique sera pérenne et que le rendez-vous de la modernité continuera d’être râté. (Considérations sur le malheur arabe, Actes Sud/Sindbad, 2004)
Aux libanais de choisir, afin que leur pays devienne enfin une Nation.
TELEX: 52% de participation aux dernières nouvelles (soit à 19h00, heure de fermeture des bureaux de vote)
20:46 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : liban, politique, elections, hezbollah, courant du futur, hariri, alagha, iloubnan, landis, libanews
30.04.2009
Al Khamriya de Bekaa (poème bacchique de Bekaa)
Bekaa, je suis pressé,
De goûter le jus de tes grappes pressées,
Et sous mes dents de faire craquer,
Leur peau frappée,
Par le soleil, sceau libanais.
Quel pied de vigne peu se flatter,
D'être daté comme trois fois Rome,
D'avoir connu la guerre des hommes,
Sans jamais ne perdre son trône?
Et que le Perse ne t'ai ôté,
De cette terre, fût-elle sacrée,
Mais qu'au contraire, il t'ai chanté,
Donne avant-goût, de ton éternité!

12:21 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : vin, poème, bacchique, bacchus, khamriya, omar khayam, al-farîdh, bekaa, liban, vignes
30.03.2009
Mahmoud Darwish et l'épisode libanais
(revu, corrigé, complété le 26 juillet 2009)
Aucune anecdote ne peut mieux résumer l'esprit qui anime ce blog. Ou peut-être est-ce là de ma part une justification intellectuelle a posteriori de celui-ci, tant cette histoire racontée par le poète Elias Sanbar (traducteur de l'œuvre de Darwish en français) que je reprends ici m'a touché? Elle incarne la résistance poétique à la tyrannie politique, même si ces deux instances, dans l'œuvre du poète palestinien, sont intimement liés...
Présent à Bordeaux en 1998 pour une journée consacrée à la poésie arabe, Sanbar fait un bond dans le temps et l'espace, dans le Liban du début des années 70, où les balles déjà pleuvaient pour raconter à son auditoire une anedote impliquant Darwish (1941-2008). Déjà très connu pour ses poèmes dans tout le monde arabe, le poète palestinien fait face à un parterre d'étudiants et militants de tous horizons, libanais et palestiniens, venus l'écouter. Très vite, ils réclament au poète son "Inscris! Je suis Arabe" (aussi connu sous le nom d'"Identité"), salve identitaire écrite en 1964, à l'âge de 22 ans, alors qu'il se trouvait dans les geôles pour cause d'activité nationaliste. La défaite arabe de juin 1967 ne va qu'amplifier la popularité de ce cri du poète.
C'est donc fort logiquement que dans le contexte libanais de l'époque (où sont déjà installés des camps de réfugiés palestiniens depuis 20 ans une génération de jeunes adultes), la foule (plus de 2000 personnes) venue l'écouter lui réclame à corps et à cri son "Inscris! Je suis Arabe". Darwish ne s'exécutera pas. Il refusera catégoriquement, à la grande stupéfaction de la jeunesse poétique et politique du Levant. Mais écoutons son traducteur Elias Sanbar, alors jeune admirateur présent dans la salle, nous raconter cette attitude inatendue du poète:

"Je me souviens très bien d'une salle hurlant, réclamant au poète de dire "Inscris! Je suis Arabe." et lui répondant avec entêtement en répondant par le titre d'un autre poème, qui était un poème d'amour, "Je t'aime ou ne t'aime pas", "Ouhibouki aoum la ouhibouki". Et il y a eu un véritable bras de fer qui a duré presque un quart d'heure avec hurlements dans la salle [...] mais finalement il n'a pas cédé, il a déclamé une série de poèmes d'amour. Ce jour-là, je me suis dit, "ça c'est un homme libre." [...] Ce que je vous raconte là, maintenant que je suis encore plus proche de son œuvre à travers la traduction, c'est que je crois que sa poésie est précisément là. Non pas que Mahmoud Darwish est une voix qui, au lieu de dire "Je suis Arabe" répond par "Je t'aime", mais c'est une voix qui peut dire "Je suis Arabe" et en même temps, pas alternativement, "Je t'aime" à une femme. C'est une voix qui peut dire toute l'intimité de la Palestine et qui peut dire en même temps ce que chaque Palestinien, comme tout être humain, recèle d'universel, et d'humain tout simplement. C'est une voix qui peut chuchoter, dire des murmures, et qui en même temps peut dire l'épopée, le grand chant lyrique. C'est une voix qui est précisément dans cette tension."
Ou la métaphore de la vie qui reprend ses droits sur le chaos politique. L'amour universel plutôt le particularisme identitaire.
Outre cette belle histoire déclamée presque comme un poème par la voix douce d'Elias Sanbar, vous pouvez aussi écouter des textes de Darwish en français et en Arabe, grâce à l'association bordelaise Biblio, qui tient un blog fort utile de littérature du monde. Ce lien vous mène vers un billet daté du 18 septembre 2008 au bas duquel vous trouverez une barre munie d'un icône "play" triangulaire sur lequel il vous suffira de cliquer pour lancer l'enregistrement de cette rencontre qui eu lieu sur les rives de Garonne il y a 10 ans, et dont je viens de retranscrire un court extrait.
Mais pour ceux qui, comme à Beyrouth en ce début de décennie 70, seraient frustrés de ne pas pouvoir écouter le poème politique et identitaire de Darwish, je fais une concession à la ligne éditoriale de ce blog et vous propose ici le lien vers une vidéo dans laquelle il le déclame.
Dans le secret d'un tout personnel requiem adressé au défunt poète, je lui ai demandé sa permission. Il me l'a accordé, en me faisant promettre toutefois de toujours faire primer la poésie du cœur sur celle des tripes...
Mahmoud Darwich, "Inscris! Je suis Arabe" (ou "Identité"), 1964.
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d'enfants : huit
Et le neuvième... arrivera après l'été !
Et te voilà furieux !
Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j'ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d'écolier
Je les tire des rochers...
Oh ! je n'irai pas quémander l'aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !
Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille - je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines...
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l'effusion de la durée
Avant le cyprès et l'olivier
...avant l'éclosion de l'herbe
Mon père... est d'une famille de laboureurs
N'a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan - être
Sans valeur - ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis - cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.
Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux... couleur du charbon
Mes yeux... couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
...elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c'est
L'huile d'olive et le thym
Mon adresse :
Je suis d'un village isolé...
Où les rues n'ont plus de noms
Et tous les hommes... à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !
Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as rafflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
...à ce que l'on dit !
DONC
Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n'ai pas de haine pour les hommes
Que je n'assaille personne mais que
Si j'ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !
17:54 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : darwish, sanbar, liban, palestine, poésie, poétique, politique, arabe, amour, identité
17.03.2009
Juifs du Liban
Si l'on met à part les liens vers blogs et sites sur le Liban et le Proche-Orient, je n'avais pas consacré de billet entier à un confrère de la grande communauté blog. Le caractère exceptionnel du contenu et de la qualité de celui dont je vais vous parler imposait une chronique à lui seul. Son destin aussi.
C'est le dernier hors-série de Courrier International (Février-Mars-Avril 2009) sur le thème Juifs & Arabes. Les haines, les conflits, les espoirs, source indispensable pour qui s'intéresse aux relations des frères ennemis, qui nous a révélé l'existence de ce blog devenu site (article en page 71).
C'est un jeune américain issu de la diaspora libanaise à qui l'on doit la pépite. Aaron-Micael Beydoun a 17 ans lorsqu'il découvre fortuitement qu'une communauté juive a habité ce lointain Liban qu'il connait si peu mais qui, magie du Levant, l'a pourtant capturé. Aaron est d'origine sunnite. Il habite aux Etats-Unis. Pas de motivations communautaire, donc, mais à la fois un goût pour l'histoire et une volonté de mémoire: "Je ne suis guère enclin à l'exhibitionnisme émotionnel; mais je ne peux m'empêcher de ressentir la terrible solitude de nos frères juifs du Liban. Ma démarche est née d'un profond sentiment d'obligation personnelle, d'un refus d'accepter qu'un seul frère soit retiré de l'équation délicate de ce message d'espoir que nous appelons le Liban." (l'intégralité de son édito est disponible en anglais ici) Outre le sens de la mémoire précoce de ce jeune américain d'origine libanaise, c'est son style et son œcuménisme transabrahamique qui sort du simple refrain "dialogue des civilisations" qui impose le respect, qui incline à l'écoute.
Plus loin, il écrit: "L'ouverture d'esprit qui régnait alors dans le pays a permis à la communauté juive de compter jusqu'à 14 000 membres, et le Liban a été le seul pays arabe à voir sa population juive augmenter après 1948" (date de la création de l'Etat d'Israël). On comprend, soit dit en passant, que notre cher président de la francophonie, le sénégalais Abdu Diouf, s'enflamme un peu quand il vante un Liban où les communautés vivent en harmonie, lors de sa visite de préparation des Jeux 2009 de la francophonie qui se tiendront à Beyrouth fin 2009 (nous vous en reparlerons).
L'initiative de ce blog exposant les recherches de cet ambassadeur de la paix est donc a saluer. Problème: elle a été récupérée. De sorte que les archives depuis juin 2006 ont été refondue dans un autre site où le petit Beydoun ne semble plus avoir la main. On comprend que la diaspora juive meurtrie d'avoir quitté son cher Liban, comme les autres exilés de la guerre civile, y ait vu une occasion de recouvrer une certaine visibilité mais on perd une voix indépendante. Car le blog a eu un certain écho y compris dans les plus grands média américains. Mais on passe du travail d'histoire à celui de mémoire, du savant au politique. Mais la voix d'Aaron traverse tout de même cette nouvelle interface, que vous retrouverez ici: http://www.thejewsoflebanonproject.org/. Et les vestiges de son blog là: http://www.thejewsoflebanon.org
PS: Trace de cette présence juive au Liban, la Synagogue Abraham Maghen dispose d'un facebook grup dont les initiateurs appellent à la reconstruction...
21:42 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : liban, juif, blog, histoire, mémoire
08.01.2009
Roquettes depuis le Sud-Liban
Avec ces précédentes ''revues de sites d'information'' portant sur l'attaque israëlienne de Gaza, nous pensions dévier quelque peu de notre contexte libanais.
Mais le conflit vient de s'inviter ce matin dans le pays au Cèdre. Des roquettes ont été lancées depuis le Sud-Liban sur un territoire occupé par les israëliens, en réponses aux victimes palestiniennes de l'offensive de Tsahal. Ce serait d'ailleurs depuis les camps de réfugiés palestiniens au Liban qu'elles seraient parties.
Pour l'instant la FINUL, le gouvernement libanais, le Hezbollah et Israël semblent maintenir un relatif équilibre qui pourrait permettre d'éviter un scénario bis repetita façon été 2006...
Une nouvelle guerre comme celle qu'a connu le Liban il y a 2 ans et demi serait catastrophique pour le pays et l'ensemble de la région.
On est nécessairement pris par ce sentiment un brin contradictoire de compassion vis-à-vis de la souffrance des familles palestiniennes et la volonté de ne pas voir le conflit s’étendre au Liban, créant un nouveau “été 2006″. C’est une situation moralement assez inconfortable…
12:30 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : liban, guerre, palestine, israël, gaza, finul
29.12.2008
Attaque sur Gaza: revue de sites d'information
Le gouvernement d'Ehud Olmert ferait bien de lire Symmaque, donc (et avec lui le Hamas, certes). Il n'a guère que 1600 ans de retard sur cette éthique politique. Car derrière la réponse israëlienne disproportionnée (ce que concède le Président français) aux tirs de missiles depuis Gaza, c'est la possibilité des palestiniens de simplement vivre sur leur territoire qui est déniée.
Sur la colonne de droite, une rubrique "Blogs et sites Proche-Orient" a été récemment installée. Ils traitent évidemment de l'attaque de Tsahal sur Gaza, la plus violente depuis 1967.
Le journaliste du Monde Diplomatique Alain Gresh a réagit dès le dimanche 28 décembre, sur son blog, avec un article intitulé "Gaza, choc et effroi", qui a déjà suscité près d'une centaine de commentaires.
Au Liban, des manifestations ont eu lieu devant l'ambassade d'Egypte et dans tous le Sud de Beyrouth notamment. Le site iloubnan, lancé après la guerre de l'été 2006 collecte des brèves AFP sur les réactions libanaises à l'attaque. On trouvera entre autres celle du Hezbollah et la tentative du président Sleiman de faire que le conflit ne s'étende pas au Liban, tout en rappelant qu'Israël commet une "violation".
Sous le titre "Gaza: un champ de ruines, une hémmoragie sans fin", L'Orient le Jour (quotidien libanais en langue française) dresse un bilan des deux jours de frappes tous azimuts.
L'universitaire Joshua Landis met à profit sa grande connaissance des relations interarabes pour dresser un tableau des réactions des différents pays de cette partie du globe dans un article qu'il titre "Gaza Killings Divide Arab Countries Further".
Le site payant MideastWire propose des traductions en anglais d'articles de journaux arabes tels Al-Mesryoon (Egypte), Al-Akhbar (Liban) ou Al Hayat al Jadidah (Palestine). L'abonnement à ce site pour un an coûte 199 dollars. C'est la source la moins chère pour ce type de service.
Enfin, non répertoriés dans mes liens, le site militant (comme son nom l'indique) e-intifada collecte lui aussi des données de la presse locale mais dispose également d'informations de premières mains via une équipe d'enquêteurs...
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25.12.2008
Voeux
Ce blog a débuté en avril 2008, le mois suivant mon premier voyage au Liban. Depuis septembre mes lignes s'honorent d'une petite affluence moyenne de 600 visites par mois... Assez pour combler de gaitée ce petit blog intime et irrégulier. Il sera surement dopé par d'autres séjours sur cette terre sacrée des âmes contemplatives et amoureuses Inch'Allah!
Merci à tous.
Meilleurs voeux.
Cédric.
19:52 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : voeux, visites, blog, liban





