13.11.2009

Sex and the Arab City : les vents du changement soufflent dans le monde arabe (par Yves Gonzalez Quijano)

Excellent billet d'Yves Gonzalez Quijano, professeur de littérature arabe moderne à l'université Lyon 2, publié sur son blog "Culture et politique arabe" (dont vous pouvez trouver le lien vers dans ma colonne de droite, rubrique "Blogs et Sites Proche-Orient) en date du 1er novembre 2009 sur les derniers développements de l'actualité arabe impliquant les thématiques de la sexualité et du corps. Intitulé Sex and the Arab City : les vents du changement soufflent dans le monde arabe, son angle est tout à fait dans la ligne de notre "politique éditoriale" résumé par le sous-titre “Politique et religion avec modération, flâneries et libanaises avec passion”, est-il besoin de le rappeler? Y sont contés notamment les frasques de la libanaise Haïfa Wehbe, qui a le don de mettre à l'épreuve le "jihad en nafs" de ces messieurs du monde arabe...

Egalement une occasion de poursuivre un voyage dans la blogosphère sur le monde arabe, qui m'a permis de découvrir les blogs d'As’ad Abu Khalil et Brian Whitaker (liens dans l'article ci-dessous)...


"A voir le nombre de commentaires qu’elle a suscités sur le Net, la vie sexuelle des Arabes, en particulier en Arabie saoudite, est un sujet qui passionne ! Rappel pour ceux qui n’ont pas suivi cette affaire : en juillet dernier, un Saoudien a eu la malheureuse idée de faire état de ses aventures galantes dans le cadre de « Ligne rouge » (الخط الأحمر), une émission tapageuse – et à succès – de la chaîne libanaise LBC (contrôlée par le milliardaire saoudien Al-Waleed Ibn Talal).

Les sanctions n’ont pas traîné : fermeture des bureaux de la chaîne en août, 5 années de prison et 1000 coups de fouet pour le « Casanova saoudien » et, pour faire bonne mesure, condamnation en octobre d’une journaliste locale, Rosana Al-Yami, à 60 coups de fouet pour sa collaboration à la préparation de l’émission (elle a bénéficié, juste après, d’une grâce royale).beyonce.jpg

Plus récemment, et toujours sur fond de compétition politique entre « libéraux » et « conservateurs », ce sont deux chanteuses, souvent qualifiées de “bombes sexuelles”, qui ont fait parler d’elles. En Egypte, l’annonce d’un prochain concert de Beyoncé, dans un luxueux hôtel sur la mer Rouge, a provoqué un beau scandale (article en arabe dans Al-Akhbar). Alors que les Malaisiens avaient réussi à décourager la star en lui imposant un (trop) strict code vestimentaire pour ses tenues de scène, un député proche des Frères musulmans a interpelé le gouvernement au Parlement à propos de la venue d’une chanteuse coupable de propager « l’immoralité et la dépravation » (الفسق والفجور).

Une attitude d’autant plus scandaleuse à ses yeux que le même gouvernement a été accusé – à tort semble-t-il si l’on en croit cette info en arabe sur le site d’Al-Jazeera – d’avoir contraint les très célèbres Tuyûr al-janna ( طيور الجنة : Les oiseaux du paradis) à mettre un terme plus rapide que prévu à leur tournée estivale en Egypte. (Pour être tout à fait complet il faut rappeler que cette chorale religieuse, qui connaît un énorme succès et qui a tout de même son propre canal satellitaire, a également connu quelques problèmes à la même époque en Arabie saoudite, mais à cause de la police des mœurs locale qui n’apprécie pas du tout cette interprétation musicale trop « moderne » de l’islam : article en arabe sur IslamOnline).haifa.jpg

Mêmes débats, mais cette fois à Agadir, dont la plage accueillait la quatrième édition du Concert pour la tolérance. Pour ce « moment intense de partage et de dialogue entre les peuples » selon les termes du communiqué officiel, ce « pont culturel entre les deux rives de la Méditerranée » proposait notamment une prestation de Haïfa Wehbé. Fidèle à sa réputation, la chanteuse libanaise s’est produite dans une tenue que certains médias locaux ont décrite comme assez proche de la chemise de nuit, au point que les vertueuses caméras de la télévision marocaine ont préféré rester prudemment à distance !

Si une partie du public masculin, selon la presse, a exprimé avec beaucoup de vigueur toute sa ferveur pour la créatrice de Bouss al-wawa, dans les journaux proches de l’opposition religieuse, tel Al-Tajdid ( التجديد : Le Renouveau), on s’en est pris violemment à l’image donnée par la principale représentante de la Méditerranée arabe pour ce concert en hommage à la tolérance.

Certains éditorialistes (voir cet article en arabe sur IslamOnline) ont ironisé à propos de cette tolérance qui consiste à exhiber sur scène un Sud tel que le veut le Nord, à savoir déshabillé et dépouillé de toute dignité (هيفاء كشفت عن الوجه “الذي يُريد البعض أن يظهر به شعوب جنوب المتوسط أمام شماله، شعوب عارية، نزعت عنها ثيابها، وتخلت عن كرامتها، كل ذلك يتم باسم ‘التسامح’ المفترى عليه). Et tout cela alors que l’humoriste français Dieudonné était empêché de se produire à Casablanca…

Rien de bien neuf malgré tout dans ces querelles entre les différentes formes de pouvoir et leurs oppositions, où tout est réglé d’avance dans les moindres détails (jusqu’à la petite robe de Haïfa qui avait déjà défrayé la chronique : voir ce précédent billet). Néanmoins, une telle présence des « choses du sexe » dans l’actualité récente, avec tous les enjeux de société qui les entourent, offre une bonne introduction à un autre échange, plus inédit, sur l’importance qu’il convient d’accorder à de tels événements, et sur le sens que l’on peut leur donner.

Auteur de plusieurs livres sur le monde arabe et à la tête d’un blog qui regorge d’informations utiles, Brian Whitaker est aussi responsable de la section Moyen-Orient du Guardian où il participe à une très intéressante tribune collective, intitulée Comment is free. Dans un billet récent, il y a proposé quelques commentaires sur la question du changement dans le monde arabe.

Sous le titre Arab Winds of Change, il développe – en quelques lignes – une idée qui sera familière aux lecteurs de ces chroniques, à savoir que les véritables changements dans cette région du monde seront la conséquence, moins de nouveaux équilibrages politiques que de transformations sociétales liées au poids de la jeunesse et à l’expression de ses désirs, dans tous les domaines. Je le cite : « If asked where change is likely to come from in the Arab countries, I would not put much faith in “reformist” politicians and opposition parties – they’re mostly no-hopers – but I would definitely put feminists, gay men, lesbians and bloggers very high on my list. »

Pour compléter sa démonstration, Whitaker explique que si l’oppression politique arabe existe, il ne faudrait pas négliger le rôle que les acteurs sociaux eux-mêmes, notamment au sein de la famille et dans le système éducatif, jouent dans la mise en place de ce régime d’oppression, dans sa perpétuation : « In these highly stratified societies, people are discriminated for and against largely according to accidents of birth: by gender, by family, by tribe, by sect. Women, as the largest disadvantaged group, can play a major role in overcoming this and helping smaller disadvantaged groups to do the same. Once the equality principle is accepted for women it becomes easier to apply it to others. Contrary to popular opinion, most human rights abuses in the Arab countries are perpetrated by society rather than regimes. Yes, ordinary people are oppressed by their rulers, but they are also participants themselves in a system of oppression that includes systematic denial of rights on a grand scale. »

Un point de vue qui a déclenché la fureur de As’ad Abu Khalil, universitaire américain qui intervient lui aussi sur le Net, à l’occasion de chroniques souvent très intéressantes sur son blog dont le titre est tout un programme : Angry Arab. Je vous laisse découvrir son point de vue, très énergiquement exprimé comme toujours chez lui ! En gros, il s’étrangle de rage en découvrant une explication qui lui semble passer sous silence toute l’oppression, bien réelle, exercée par les pouvoirs politiques – à commencer occidentaux – à l’encontre des citoyens arabes. (La réponse de Brian Whitaker mérite également d’être lue à mon sens.)

Du côté CPA, on se réjouit en tout cas de voir autant d’attention accordée à ces « révolutions minuscules » que l’on s’efforce de chroniquer chaque semaine, parce que toutes ces manifestations que porte et exprime la culture arabe actuelle (au sens large du terme) révèlent, au quotidien, les vrais enjeux politiques de la région. D’ailleurs, As’ad Abu Khalil ne doit pas être très loin de le croire, lui qui a choisi de sous-titrer son blog : A source on politics, war, the Middle East, poetry, and art !"

12.11.2009

Superposition libanaise (Johanna Mifsud)

place sassine.jpg

Légende: Place Sassine, superposition des genres propre aux quartiers chrétiens de Beyrouth avec une image pieuse de Sainte toute tendue vers l'au-delà dont le panneau repose sur un autre type de "Sainte", toute tendue vers l'ici-bas.
Au moins la Sainte (la "vraie") est hierarchiquement plus près des cieux que la top model...

Crédit: Johanna Mifsud (Malte)

08.11.2009

Ghassan Tuéni, homme de paix

tuéni.jpgSamedi 6 novembre dernier, le journal Le Monde publiait un entretien avec le grand journaliste et homme politique libanais, ancien directeur d'An Nahar, modèle d'indépendance dans une presse arabe souvent inféodée aux Etats ou aux partis  politiques. L'homme a perdu son fils en 2005 lors d'un attentat perpétré par... ah oui, il ne faut pas trop s'avancer. Posons-nous donc simplement la question de savoir qui gênait Gébran Tuéni, qui s'octroyait le droit de critiquer la Syrie et les dérives autoritaires de certains mouvements politico-religieux. Samir Kassir, autre journaliste du quotidien, a appris que l'on n'exerçait pas impunément sa liberté d'expression dans le monde arabe.

Pour autant, Ghassan Tuéni ne reprend pas l'antienne de la vengeance à son compte. Un mausolée pour son fils suffira, où la famille Tuéni ira de ses larmes amères remplir les pots de fleurs que tous les libanais épris de liberté y ont déposé.

Paroles du grand sage octogénaire à l'occasion de la sortie de son livre Enterrer la haine et la vengeance. Un destin libanais (Albin Michel, 190 p., 19 €).


Ghassan Tuéni :

"La force culturelle du Liban, c'est la liberté d'expression"

LE MONDE | 06.11.09 | 13h48  •  Mis à jour le 06.11.09 | 13h48


hassan Tuéni, 83 ans, a dirigé dès l'âge de 22 ans le quotidien libanais de langue arabe An-Nahar. Entré en politique à 24 ans, il fut tour à tour député, vice-président de la Chambre, ministre, ambassadeur auprès des Nations unies. Journaliste engagé, dans ses éditoriaux comme dans ses livres, il vient de publier Enterrer la haine et la vengeance. Un destin libanais (Albin Michel, 190 p., 19 €).


Le 14 décembre 2005, devant le cercueil de votre fils Gebran, qui dirigeait après vous votre journal, "An-Nahar", et qui venait d'être assassiné, vous avez tenu des propos qui n'étaient pas de vengeance.

Quand j'ai pris la parole, je ne savais pas ce que j'allais dire. Et, en effet, je n'ai pas appelé à la revanche. Je n'y crois pas. J'ai demandé justice, mais j'ai aussi appelé à enterrer les haines et les rancoeurs. J'avais envie de crier : "Assez de sang !" Je ne crois pas l'avoir fait. Mais la foule présente a bien entendu que je disais cela.

Mais, précisément, le Proche-Orient ne parvient pas à enterrer les haines et les rancoeurs. On a le sentiment qu'elles grandissent, au contraire. Croyez-vous vraiment en un avenir de paix ?

Je crois que cela va être impératif. On ne peut pas survivre avec tant de haines et de rancoeurs. On ne peut pas continuer indéfiniment ainsi. Nous sommes nombreux à le penser, dans tous les camps et dans tous les pays de la région. Cela doit nécessairement finir un jour. Il y a eu autrefois en Europe une guerre de Cent Ans. Et elle a bien fini par finir.

Dans votre livre, vous parlez aussi de votre foi, de la religion orthodoxe, des saintes images. La religion a-t-elle animé et guidé votre vie ?

Il vous suffit de voir le nombre d'icônes qui tapissent les murs de ma maison, de ma chambre, mon lit, etc. Les orthodoxes sont obsédés par l'icône. Mon rapport à la religion n'a pas été facile d'emblée. Mon père était franc-maçon et pas du tout religieux. Nous étions quatre garçons et il refusait de nous faire baptiser, disant que nous choisirions notre religion librement à l'âge de 16 ans. Ma mère, qui était très pieuse, désapprouvait cette décision.

Un jour, à l'insu de mon père, elle décide de nous faire baptiser. J'étais l'aîné de la fratrie et j'avais alors 6 ans. L'archevêque n'a pas voulu procéder au baptême sans prévenir mon père. Et celui-ci a tenu à venir et à assister à nos baptêmes. Ma vie a été orientée par cette foi, par l'exercice spirituel. Et je n'oublie jamais le jour où j'ai vu ma mère s'agenouiller pour prier à Saydnaya, en Syrie, sans doute le sanctuaire le plus visité au Moyen-Orient après Jérusalem, qui abrite la Shaghoura, l'icône de Marie que saint Luc aurait peinte et que vénèrent les orthodoxes. C'est peut-être à ce moment-là que j'ai eu la certitude de ma foi.

Quand vous avez pris la direction d'"An-Nahar", le journal de votre père, à la mort de celui-ci, vous aviez seulement 22 ans. C'était un vrai défi ?

C'était évidemment un défi, mais j'étais très heureux de ce challenge, d'apprendre à diriger des gens plus âgés que moi. C'est ce qui arrive à ma petite-fille aujourd'hui, qui, à la mort de son père, a aussi relevé le défi de la direction du journal. Et, évidemment, chaque fois que je l'incite à la patience, à attendre un peu avant de vouloir tout diriger, elle me dit : "Mais toi tu n'as pas attendu !" C'est vrai. Je ne voulais pas attendre.

"Le secret de ma liberté", écrivez-vous, c'est-à-dire de la liberté de votre journal, c'est "de ne rien demander au pouvoir, de ne rien lui devoir, et d'être dans une position où le pouvoir ne peut rien contre moi". Vous parlez aussi de l'insolence constante d'"An-Nahar". Comment avez-vous réussi à vous tenir à ces principes et que vous en a-t-il coûté ?

J'ai subi des tentatives de déstabilisation par l'argent bien sûr, par la suppression de la publicité. C'était une volonté de destruction. Il fallait tenter de ne pas y consentir. J'ai été aussi victime de ce qu'on appelle "la suspension administrative", qui empêche la parution du journal pendant un temps qui peut être long. Une fois, cela a duré six mois. Mais on a réussi à tenir. Grâce à des appuis. Des contre-feux. Des gens se sont mobilisés pour nous aider, puis faire revenir la publicité. Mais certains tentaient de négocier notre soutien à leurs affaires ou à leur cause, en échange. Cela, je ne l'ai pas accepté, j'ai toujours insisté pour rappeler que la publicité était une chose et la rédaction une autre, qui ne pouvait en aucun cas être soumise à la première.

Comment voyez-vous aujourd'hui l'avenir d'"An-Nahar" ?

J'ai beau m'être un peu éloigné, en raison de mon âge et de ma santé fragile, je connais les problèmes de la presse écrite d'aujourd'hui. Mais, comme en ce qui concerne la situation politique, je me refuse au pessimisme. L'avenir peut toujours être inventé. Je crois en l'avenir. Je pense que la structure financière - la famille et d'autres actionnaires - est saine. Certains des actionnaires ont des ambitions politiques, mais cela ne me gêne pas. On est capable de les contenir. Il y a des musulmans, des sunnites et des chiites, mais ils ne sont pas liés au Hezbollah. Tout cela demeurera sain et plein d'avenir si l'on arrive toujours à contrôler l'équilibre entre les actionnaires.

Quand vous évoquez vos batailles dans votre livre, et le courage qu'il fallait pour les mener, vous ajoutez : "Dans ce pays, la notion de courage doit être réévaluée." Que voulez-vous dire ?

On est obligé d'être courageux tout le temps, dans ce pays, alors, évidemment, la notion de courage est assez floue, tout le monde est courageux.

Dans un très beau discours devant le Conseil de sécurité de l'ONU, en 1978, que vous donnez en annexe de votre livre, vous dites, comme dans un cri : "Laissez vivre mon peuple !" Mais, si l'on regarde la situation aujourd'hui, on a le sentiment que tout le monde veut la mort du Liban.

C'est déjà ce que je disais. Et malgré tout le Liban survit.

Vous parlez de "la guerre pour les autres", du Liban comme champ de bataille des guerres des autres.

C'est exactement cela et cela ne peut s'arrêter que par des actions conjuguées de l'intérieur et de l'extérieur. Pour l'heure, le jeune Hariri, Saad, n'a pas réussi à constituer un gouvernement, on est de nouveau dans une situation de blocage. J'étais très ami avec son père et je fondais beaucoup d'espoirs quand il était au pouvoir. Il m'a dit une chose très étonnante un jour à Paris, à une réception : "Tu t'imagines ce que toi et moi cela peut faire comme tandem." J'étais perplexe. Mais il a ajouté : "La puissance de ton journal et celle de mon argent." J'ai dû de nouveau rappeler que mon journal ne pouvait être au service de son argent. De lui aussi je voulais être indépendant, en dépit de l'amitié et de l'affection.

Vous développez l'idée de ce que vous appelez la "convivence" islamo-chrétienne ; comment peut-elle s'exprimer ?

Je crois qu'elle existe déjà au Liban aujourd'hui. Du sixième étage d'An-Nahar, on voit un carré assez modeste où il y a la plus grande concentration de cathédrales et de mosquées. Donc cette convivence existe depuis six cents ans. Evidemment, si on agit comme le Hezbollah, elle est menacée. Mais on peut agir différemment.

Vous vous désignez comme un pacifiste guerrier...

Je veux voir l'avenir du Liban comme pacifique. Le Liban ne peut pas mener une guerre, et espérer la gagner, contre ce qui l'entoure. Les Iraniens, les Perses, ont toujours eu une volonté hégémonique. On peut tenter de les arrêter par la force politique et culturelle. La force culturelle du Liban, c'est ce qui lui reste, la liberté d'expression comme nulle part ailleurs dans le monde arabe. Le Liban ne doit pas accepter de mourir.

 

Propos recueillis par Josyane Savigneau
Article paru dans l'édition du 07.11.09

12.10.2009

Semer l'amour sur les ruines

(Article sur la littérature féminine libanaise contemporaine avec l'aimable autorisation de l'excellent site culturel http://artslivres.com/)

 

Des gravats d’un Beyrouth tourmenté par le spectre de la guerre et les imprécations des groupes politico-religieux, émerge une littérature féminine qui déploie sur le Liban un linceul protecteur. Yasmina Char, Racha Al-Ameer et Darina-Al Joundi ont été traduites en français.

 

 

Faire l’école buissonnière du défilé martial, de l’apologie du martyr, de la prédication comminatoire et de tous ces adjuvants grandiloquents de la masculinité. Quel homme vivant en milieu hostile n’en a pas rêvé secrètement ? Pas de plus grande volupté, pour un témoin du quotidien libanais, que le souffle chaud d’une phénicienne qui lui parcoure la nuque jusqu’à balayer la géopolitique du chaos qui lui mine l’esprit. Etre empêtré dans le politico-religieux, le politico-militaire, le politico-industriel, puis revenir à l’essentiel : le corps d’une femme[1].

 

 

1 • Racha AL-AMEER Le Jour dernier. Confessions d’un imam (Actes Sud 2009)

 

 

Comment l’imam de Racha Al-Ameer n’aurait-il pu succomber ? La Tradition dit « Le Paradis est à l’ombre des épées ». Le religieux découvre qu’il se trouve peut-être sur terre, à l’ombre d’une chute de reins. C’est ce changement subreptice puis le déferlement de la passion amoureuse que nous raconte la jeune romancière libanaise à travers les confessions de ce quadragénaire à sa bien-aimée. al ameer1.jpegUn born-again de l’amour. Par moment, on peut penser qu’Al-Ameer joue sur une antinomie facile entre piétisme et liberté où la discipline religieuse affronte le corps amoureux et les sentiments. Mais finalement, le spirituel et le corporel entrent dans un dialogue fécond. L’avènement de l’un ne marque pas le déclin de l’autre. Ils se complètent : « Du point du jour jusqu’à sept heures du soir, on m’appelait "monseigneur". De sept heures jusqu’à la fin de la nuit, peu avant la prière de l’aube, j’étais un homme et tu étais ma femme. » Cela n’empêchera pas notre imam d’être acculé par un groupe belliqueux qui lui jette à la face une fatwa et prend le contrôle de son lieu de culte. Sa mosquée est assiégée, mais son cœur libéré. Car entre temps, l’esprit d’un grand poète arabe va faire son œuvre d’intercesseur. Pour sa science, l’imam est contacté par une jeune femme qui prépare un ouvrage encyclopédique sur Mutanabbi. Un scénario très libanais. Rares sont les auteurs français qui auraient aujourd’hui l’audace de faire d’un poète défunt la condition d’une rencontre (l’accusation de mièvreries ne tarderait pas à poindre). La seule petite frustration que génère le roman –mais celle-ci est peut-être recherchée– est que le monologue du religieux, ses multiples combats intérieurs, prennent le pas sur la description du contexte. Alors que l’on a parfois envie de sentir le cèdre, les bruissements de ce Liban à la fois oppresseur et libérateur que l’on devine. Mais l’originalité de la trame, l’audace de mêler le sensuel au religieux sans provocations faciles et  la clarté du style qui s’envol parfois dans le raffinement de la poésie arabe fait d’Al-Ameer une mummarida littéraire bienvenue pour colmater à l’encre de sa plume les multiples fissures qui défigurent le Liban.

 

2 • Yasmina CHAR, La Main de Dieu (Gallimard, 2008)

 

 

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Chez Yasmina Char, c’est plutôt les tiraillements de la femme libanaise qui sont décrits. La féminité y est insolente mais jamais vraiment provocatrice : « Layal, au détour d’un couloir, le corps sublime, libre sous sa robe. Libres, les seins lourds d’aller et venir comme l’amant l’après-midi dans sa chambre, chez les parents. Libre la bouche de s’ouvrir et de crier. Sa bouche est rouge et pulpeuse. Sa bouche appelle le plaisir. Je veux poser mes lèvres sur celles de Layal. » Leçon simple que Catherine Millet ou Christine Angot ont oublié : on peut être subversif sans être pornographique. Au milieu de l’ouvrage, par exemple, le récit de la première fois coure sur dix pages. Les émotions brutes et contradictoires, les corps d’"il" et "elle" s’y entremêlent en un bouquet poétique nabokovien. "Elle", c’est une jeune fille de la bourgeoisie libanaise qui joue la funambule dans ce pays où « les rapports d’amour sont semblables à la guerre : partout s’introduire et saccager. » Char ne fait pas dans la dentelle. Char, c’est "poème" en arabe et "machine de guerre" en français. Elle offre donc de très beaux passages sur le Liban, d’autres plus violents. A-t-on écrit plus belle évocation de ce pays meurtri ? « Il y a eu un avant où le Liban, même en guerre, ressemblait au pays de l’enfance. Où la ligne de démarcation était un jeu innocent, un fil tendu sur lequel elle avançait en équilibriste. Des deux côtés du fil, l’amour l’attendait. C’est pourquoi elle avait la force de s’élancer avec la légèreté de celle qui se sait aimée. Devant la grâce, la nature s’incline. La vie ouvre grand ses portes. Elle ne courait pas croyant sauver sa peau, elle ne tirait pas croyant tuer, elle ne faisait que marcher dans le pays de son enfance avec les yeux bandés. »

 

 

3 • Darina AL-JOUNDI ( avec Mohammed KACIMI )
Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter
(Actes Suds, 2008)

Rebelle, comme le personnage principal du roman de Char, et même blasphématoire, Darina Al-Joundi[2] l’est. Le jour où Nina Simone a cessé de chanter est le récit d’une jeune libanaise qui profite de l’aspiration créée par un père affranchi pour sauter allègrement les nombreuses murailles libanaises qui se dressent face à elle. Al-Joundi a créé l’évènement lors de l’édition 2007 du festival d’Avignon en adaptant ce récit biographique en pièce. Elle pousse plus loin que les autres l’opposition guerre/amour qu’elle semble réduire à l’opposition religion/liberté. Mais on est plus tout à fait dans la littérature, même si son récit de vie n’est pas livré brut de décoffrage. On prie d’ailleurs pour que les pasionarias du Levant ne soient pas récupérées par les féministes européennes pour être érigées en symboles. Car une juxtaposition de salves voltairiennes n’a jamais suffit à faire un écrivain. Il ne faudrait pas les confondre avec des activistes de la lutte contre l’obscurantisme religieux, même si elles se plaisent aussi à tirer quelques barbichettes en passant.

 

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Après avoir lu les premiers romans d’Al-Ameer et de Char, et le témoignage d’Al Joundi, on a envie de croire que l’amour rend moins dogmatique, peut résoudre toutes les tensions, sauve les âmes guerrières de la flétrissure et finalement sauve le monde. Le combat entre Eros et Thanatos est éternel. L’écrivain catholique français Georges Bernanos avait compris qu’« il n’y a pas d’autre mort que l’absence d’amour ».

 

Avec les nouvelles plumes libanaises on s’extirpe progressivement du Liban du chaos. L’échappée belle se produit poétiquement, à défaut de se produire politiquement. On peut dès lors imaginer sur la Place des Martyrs un De Gaulle libanais lancer fièrement à son peuple : « Beyrouth ! Beyrouth outragé ! Beyrouth brisé ! Beyrouth martyrisé ! mais Beyrouth libéré… libéré par ses femmes ! »



[1] L’écrivain libanaise May Menasa a lancé le 5 mars 2008 sur OTV un appel aux femmes libanaises, les incitants à faire entendre leur voix, partant du principe que les « mères ne donne pas naissance à leurs enfants dans le but de les envoyer à la mort… » . La vidéo de cette intervention est disponible sur http://www.memritv.org/clip/en/1706.htm.

[2] Dont le site iloubnan vous avez déjà parlé en mars 2007 :  http://www.iloubnan.info/social/interview/id/060/liban/Da...

26.07.2009

Mahmoud Darwish et l'épisode libanais (nouvelle version)

En mars 2009, je vous proposais un post intitulé "Mahmoud Darwish et l'épisode libanais", qui racontait un coup de force du poète palestinien montrant comment pour lui le poétique devait transcender le politique.

Mal ficelé, affligé par des oublis, parsemé de fautes, ce post devait être réécrit. Il est maintenant plus lisible et agrémenté d'une vidéo du célèbre poème "Inscris! Je suis Arabe", qu'il avait rédigé en 1964 en prison, devenu cri de ralliement de toute une jeunesse palestinienne et même au delà...

http://10joursabeyrouth.blogspirit.com/archive/2009/03/30...

 

Bonne lecture et bonne écoute.

 

Cédric.

09.07.2009

Carole Samaha, zéphyr libanais

Voilà que la chaleur de juillet sur Beyrouth se redéploie. Il y a un an tout juste j'étais là-bas. Et tout au long de cette année, ce blog a tenté de prolonger les saveurs, les scènes d'Orient, et de passer par l'écrit les traces mnésiques des regards croisés, des sourires récoltés. Loubnan je reviendrai!Carole-Samaha.jpg

Reprenons cet été en bande son arabophone après cet intermède-réquiem en l'hommage du grand Bashung. En Octobre 2008 , j'évoquais l'as saouti jamila de nymphéniciennes (C.A.J, sacrée chanteuse de chants sacrés, et la poétesse Tamirace Fakhoury) qui avaient flattées mon oreille, alors à la recherche d'une Sinead O'connor ou d'une Dany Klein libanaise. Dans une veine un brin moins tragique que Sinead et moins rock que Dany, la sublime Carole Samaha كارول سماحة augmente d'un ton le langoureux de la chanson d'amour arabe.

Evidemment, elle est sublime, mais nous offre autre chose que son sourire d'albâtre et son regard brûlant de jeune femme mithridatisée par le désir des hommes.

Dans Talla3 Fiyeh : اتطلع فيه, il s'agit notamment de sonder le regard, d'y voir ce que l'on peut y voir: du blanc, du noir, de la lassitude et du désespoir...


Diplomée de l'Université St Joseph, où votre humble serviteur a pris quelques cours d'arabe, ilôt de calme et de savoir à la frontière du chaos urbano-confessionnel, sa carrière est véritablement lancée au début des années 2000 où elle collabore avec Khoury ou Rahbani. Une voix chaude comme le zéphyr du Sud-Liban qui vous caresse la nuque jusqu'à chasser la géopolitique du chaos qui vous mine l'esprit...

On y reviendra au cours de l'été, à l'intérieur de ce même post...

07.06.2009

Elections libanaises du 7 juin (revue de sites)

drapeau.JPG

L’attention (et la tension) de tous les libanophiles d’Europe sera ce week-end braquée sur le pays au cèdre. Qui a également l’habitude d’être braqué depuis l’Est (Syrie) et le Sud (Israël). Tant que ce n’est pas par de l’artillerie, ça ira. Que nos technocrates de Bruxelles nous pardonnent donc si nous suivons avec plus de passion cette échéance levantine cruciale pour l’avenir du Proche-Orient plutôt que l’élection de nos eurodéputés…

Ce matin pour aller voter, j’ai traversé le marché de ma paisible commune du sud de la France au son de l’accordéon d’un jeune Rom, mis en appétit par les effluves d'un poulet à la broche, le regard attiré par le soleil contenu dans les verres de blanc liquoreux que deux dégustateurs brandissait, à défaut de le trouver dans le ciel. Le citoyen libanais, lui, devra slalomer entre les barbelés et traverser une haie humaine de militaires : 50.000 déployés sur tout le pays ce 7 juin. Pas la même ambiance...

Ces cinquièmes élections législatives depuis la fin de la guerre civile de 1990 sont évidemment très commentées sur la toile, sous l’angle d’une possible victoire du groupement politique dirigé par le Hezbollah. Ce que saoudiens et égyptiens n’apprécieraient que modérément quand Iran et Syrie s’en féliciteraient. Les diplomaties etatsunienne et européennes ne cachent pas quand à elles leur préférence pour le Courant du Futur dirigé par Saad Hariri.

Pour comprendre rapidement les forces en présence, il faut remonter à l’assassinat du premier ministre libanais (et ami de Jacques Chirac) Rafic Hariri le 14 février 2005 qui contribua à polariser la vie politique libanaise en deux groupes : celui du "8 mars", comprenant le Hezbollah et Amal, réunissant d'autres acteurs pro-syriens du pays et un autre dit du "14 mars", composé de partis sunnites et chrétiens, qui réunirent 1 million de personnes en 2005 à Beyrouth pour protester contre la présence syrienne… On aurait aimé que le dicton « Si Mars vient en courroux, il deviendra trop doux » se vérifie. Mais on est au Liban.

Autour de ces deux pôles les alliances se sont dessinées puis décidées, au gré des interets de chacun, tel Michel Aoun qui en 2006 a signé un accord avec le Hezbollah, y voyant la possibilité de profiter de l'aspiration du parti chiite à la tête d'un gros peloton populaire et de doubler ses autres concurents chrétiens.

Quelques éclaircissements ne sont donc pas de trop pour démêler l’écheveau du jeu politique libanais avant que ne soit rendus demain les résultats de cette élection.

Les anglophones auront une approche détaillée de la position du Hezbollah grâce à Joseph Alagha, professeur assistant à l’Université de Nijmegen (Pays Bas) qui vient de publier une indispensable analyse intitulée Hizbullah and the 2009 Lebanese Election dans la revue de l’Institute for Security Studies. Bien plus détaillé que le papier du pourtant brillant Barah Mikhaïl qui se demande sur iloubnan Que veut le Hezbollah ? sans vraiment y répondre.


Iloubnan réunit en revanche un dossier complet sur les acteurs en présence. Parmi les onglets thématiques disposés sur un bandeau bleu qui courre en haut de la page d’accueil de ce dossier (en français), on trouvera notamment les textes de références et les partis politiques. Un bon travail synthétique de la journaliste Laurence Escorneboueu.

Contrairement à votre humble et débordé serviteur, le site libanews est allé crescendo, ces dernières semaines, dans la publication de posts sur le sujet. On peut également suivre un filet où l’info tombe en temps réel.


Last but not least le blog de l’universitaire américain Joshua Landis vaut le détour pour son approche plus géopolitique que locale. Les commentaires de ces posts sont également intéressant pour entrer dans le débat international car c’est un public avertit et varié qui fréquentent son blog…

On ne peut clôturer une telle revue de sites (comme il y a des revues de presse) sans laisser la parole à un grand monsieur du journalisme libanais assassiné peu après Rafiq Hariri, le 2 juin 2005 : Samir Kassir. Le propos est radical, mais le citer relève du devoir de mémoire tout autant que de celui de la pensée critique, qui doit pouvoir librement s’exercer dans le contexte libanais, si le pays veut affronter les défis de demain en évitant désormais toutes les erreurs de ses voisins du monde arabe. Et il se trouve que la conviction de Kassir correspond à la maxime de ce blog qui veut que les corps et les âmes se rencontrent plutôt que la politique et la religion, éternel cocktail détonnant :

«Si elle résulte d’abord du déficit démocratique, la montée de l’islam politique ne saurait être une réponse à l’impasse des Etats et des sociétés arabes. Résistance à l’oppression, elle naît aussi de l’échec de l’Etat moderne et de l’égalitarisme des idéologies du progrès et, en ce sens, s’apparente à la montée des fascismes en Europe […] Aussi, valider la prétention de l’islam politique à représenter une force de changement revient-il à accepter l’idée que le déficit démocratique sera pérenne et que le rendez-vous de la modernité continuera d’être râté. (Considérations sur le malheur arabe, Actes Sud/Sindbad, 2004)

Aux libanais de choisir, afin que leur pays devienne enfin une Nation.

 

TELEX: 52% de participation aux dernières nouvelles (soit à 19h00, heure de fermeture des bureaux de vote)

30.04.2009

Al Khamriya de Bekaa (poème bacchique de Bekaa)

Bekaa, je suis pressé,
De goûter le jus de tes grappes pressées,
Et sous mes dents de faire craquer,
Leur peau frappée,
Par le soleil, sceau libanais.

Quel pied de vigne peu se flatter,
D'être daté comme trois fois Rome,
D'avoir connu la guerre des hommes,
Sans jamais ne perdre son trône?

Et que le Perse ne t'ai ôté,
De cette terre, fût-elle sacrée,
Mais qu'au contraire, il t'ai chanté,
Donne avant-goût, de ton éternité!

bekaa.jpg

30.03.2009

Mahmoud Darwish et l'épisode libanais

(revu, corrigé, complété le 26 juillet 2009)

Aucune anecdote ne peut mieux résumer l'esprit qui anime ce blog. Ou peut-être est-ce là de ma part une justification intellectuelle a posteriori de celui-ci, tant cette histoire racontée par le poète Elias Sanbar (traducteur de l'œuvre de Darwish en français) que je reprends ici m'a touché? Elle incarne la résistance poétique à la tyrannie politique, même si ces deux instances, dans l'œuvre du poète palestinien, sont intimement liés...

Présent à Bordeaux en 1998 pour une journée consacrée à la poésie arabe, Sanbar fait un bond dans le temps et l'espace, dans le Liban du début des années 70, où les balles déjà pleuvaient pour raconter à son auditoire une anedote impliquant Darwish (1941-2008). Déjà très connu pour ses poèmes dans tout le monde arabe, le poète palestinien fait face à un parterre d'étudiants et militants de tous horizons, libanais et palestiniens, venus l'écouter. Très vite, ils réclament au poète son "Inscris! Je suis Arabe" (aussi connu sous le nom d'"Identité"), salve identitaire écrite en 1964, à l'âge de 22 ans, alors qu'il se trouvait dans les geôles pour cause d'activité nationaliste. La défaite arabe de juin 1967 ne va qu'amplifier la popularité de ce cri du poète.

 

C'est donc fort logiquement que dans le contexte libanais de l'époque (où sont déjà installés des camps de réfugiés palestiniens depuis 20 ans une génération de jeunes adultes), la foule (plus de 2000 personnes) venue l'écouter lui réclame à corps et à cri son "Inscris! Je suis Arabe". Darwish ne s'exécutera pas. Il refusera catégoriquement, à la grande stupéfaction de la jeunesse poétique et politique du Levant. Mais écoutons son traducteur  Elias Sanbar, alors jeune admirateur présent dans la salle, nous raconter cette attitude inatendue du poète:

images.jpg



"Je me souviens très bien d'une salle hurlant, réclamant au poète de dire "Inscris! Je suis Arabe." et lui répondant avec entêtement en répondant par le titre d'un autre poème, qui était un poème d'amour, "Je t'aime ou ne t'aime pas", "Ouhibouki aoum la ouhibouki". Et il y a eu un véritable bras de fer qui a duré presque un quart d'heure avec hurlements dans la salle [...] mais finalement il n'a pas cédé, il a déclamé une série de poèmes d'amour. Ce jour-là, je me suis dit, "ça c'est un homme libre." [...] Ce que je vous raconte là, maintenant que je suis encore plus proche de son œuvre à travers la traduction, c'est que je crois que sa poésie est précisément là. Non pas que Mahmoud Darwish est une voix qui, au lieu de dire "Je suis Arabe" répond par "Je t'aime", mais c'est une voix qui peut dire "Je suis Arabe" et en même temps, pas alternativement, "Je t'aime" à une femme. C'est une voix qui peut dire toute l'intimité de la Palestine et qui peut dire en même temps ce que chaque Palestinien, comme tout être humain, recèle d'universel, et d'humain tout simplement. C'est une voix qui peut chuchoter, dire des murmures, et qui en même temps peut dire l'épopée, le grand chant lyrique. C'est une voix qui est précisément dans cette tension."

Ou la métaphore de la vie qui reprend ses droits sur le chaos politique. L'amour universel plutôt le particularisme identitaire.

Outre cette belle histoire déclamée presque comme un poème par la voix douce d'Elias Sanbar, vous pouvez aussi écouter des textes de Darwish en français et en Arabe, grâce à l'association bordelaise Biblio, qui tient un blog fort utile de littérature du monde. Ce lien vous mène vers un billet daté du 18 septembre 2008 au bas duquel vous trouverez une barre munie d'un icône "play" triangulaire sur lequel il vous suffira de cliquer pour lancer l'enregistrement de cette rencontre qui eu lieu sur les rives de Garonne il y a 10 ans, et dont je viens de retranscrire un court extrait.

Mais pour ceux qui, comme à Beyrouth en ce début de décennie 70, seraient frustrés de ne pas pouvoir écouter le poème politique et identitaire de Darwish, je fais une concession à la ligne éditoriale de ce blog et vous propose ici le lien vers une vidéo dans laquelle il le déclame.

Dans le secret d'un tout personnel requiem adressé au défunt poète, je lui ai demandé sa permission. Il me l'a accordé, en me faisant promettre toutefois de toujours faire primer la poésie du cœur sur celle des tripes...

 

Mahmoud Darwich, "Inscris! Je suis Arabe" (ou "Identité"), 1964.





Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d'enfants : huit
Et le neuvième... arrivera après l'été !
Et te voilà furieux !


Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j'ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d'écolier
Je les tire des rochers...
Oh ! je n'irai pas quémander l'aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !


Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille - je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines...
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l'effusion de la durée
Avant le cyprès et l'olivier
...avant l'éclosion de l'herbe
Mon père... est d'une famille de laboureurs
N'a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan - être
Sans valeur - ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis - cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.


Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux... couleur du charbon
Mes yeux... couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
...elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c'est
L'huile d'olive et le thym


Mon adresse :
Je suis d'un village isolé...
Où les rues n'ont plus de noms
Et tous les hommes... à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !


Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as rafflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
...à ce que l'on dit !


DONC


Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n'ai pas de haine pour les hommes
Que je n'assaille personne mais que
Si j'ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !

 

 

17.03.2009

Juifs du Liban

jew libanon_.jpg Si l'on met à part les liens vers blogs et sites sur le Liban et le Proche-Orient, je n'avais pas consacré de billet entier à un confrère de la grande communauté blog. Le caractère exceptionnel du contenu et de la qualité de celui dont je vais vous parler imposait une chronique à lui seul. Son destin aussi.

C'est le dernier hors-série de Courrier International (Février-Mars-Avril 2009) sur le thème Juifs & Arabes. Les haines, les conflits, les espoirs, source indispensable pour qui s'intéresse aux relations des frères ennemis, qui nous a révélé l'existence de ce blog devenu site (article en page 71).

C'est un jeune américain issu de la diaspora libanaise à qui l'on doit la pépite. Aaron-Micael Beydoun a 17 ans lorsqu'il découvre fortuitement qu'une communauté juive a habité ce lointain Liban qu'il connait si peu mais qui, magie du Levant, l'a pourtant capturé. Aaron est d'origine sunnite. Il habite aux Etats-Unis. Pas de motivations communautaire, donc, mais à la fois un goût pour l'histoire et une volonté de mémoire: "Je ne suis guère enclin à l'exhibitionnisme émotionnel; mais je ne peux m'empêcher de ressentir la terrible solitude de nos frères juifs du Liban. Ma démarche est née d'un profond sentiment d'obligation personnelle, d'un refus d'accepter qu'un seul frère soit retiré de l'équation délicate de ce message d'espoir que nous appelons le Liban." (l'intégralité de son édito est disponible en anglais ici) Outre le sens de la mémoire précoce de ce jeune américain d'origine libanaise, c'est son style et son œcuménisme transabrahamique qui sort du simple refrain "dialogue des civilisations" qui impose le respect, qui incline à l'écoute.

Plus loin, il écrit: "L'ouverture d'esprit qui régnait alors dans le pays a permis à la communauté juive de compter jusqu'à 14 000 membres, et le Liban a été le seul pays arabe à voir sa population juive augmenter après 1948" (date de la création de l'Etat d'Israël). On comprend, soit dit en passant, que notre cher président de la francophonie, le sénégalais Abdu Diouf, s'enflamme un peu quand il vante un Liban où les communautés vivent en harmonie, lors de sa visite de préparation des Jeux 2009 de la francophonie qui se tiendront à Beyrouth fin 2009 (nous vous en reparlerons).

L'initiative de ce blog exposant les recherches de cet ambassadeur de la paix est donc a saluer. Problème: elle a été récupérée. De sorte que les archives depuis juin 2006 ont été refondue dans un autre site où le petit Beydoun ne semble plus avoir la main. On comprend que la diaspora juive meurtrie d'avoir quitté son cher Liban, comme les autres exilés de la guerre civile, y ait vu une occasion de recouvrer une certaine visibilité mais on perd une voix indépendante. Car le blog a eu un certain écho y compris dans les plus grands média américains. Mais on passe du travail d'histoire à celui de mémoire, du savant au politique. Mais la voix d'Aaron traverse tout de même cette nouvelle interface, que vous retrouverez ici: http://www.thejewsoflebanonproject.org/. Et les vestiges de son blog là: http://www.thejewsoflebanon.org

PS: Trace de cette présence juive au Liban, la Synagogue Abraham Maghen dispose d'un facebook grup dont les initiateurs appellent à la reconstruction...

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