12.10.2009

Semer l'amour sur les ruines

(Article sur la littérature féminine libanaise contemporaine avec l'aimable autorisation de l'excellent site culturel http://artslivres.com/)

 

Des gravats d’un Beyrouth tourmenté par le spectre de la guerre et les imprécations des groupes politico-religieux, émerge une littérature féminine qui déploie sur le Liban un linceul protecteur. Yasmina Char, Racha Al-Ameer et Darina-Al Joundi ont été traduites en français.

 

 

Faire l’école buissonnière du défilé martial, de l’apologie du martyr, de la prédication comminatoire et de tous ces adjuvants grandiloquents de la masculinité. Quel homme vivant en milieu hostile n’en a pas rêvé secrètement ? Pas de plus grande volupté, pour un témoin du quotidien libanais, que le souffle chaud d’une phénicienne qui lui parcoure la nuque jusqu’à balayer la géopolitique du chaos qui lui mine l’esprit. Etre empêtré dans le politico-religieux, le politico-militaire, le politico-industriel, puis revenir à l’essentiel : le corps d’une femme[1].

 

 

1 • Racha AL-AMEER Le Jour dernier. Confessions d’un imam (Actes Sud 2009)

 

 

Comment l’imam de Racha Al-Ameer n’aurait-il pu succomber ? La Tradition dit « Le Paradis est à l’ombre des épées ». Le religieux découvre qu’il se trouve peut-être sur terre, à l’ombre d’une chute de reins. C’est ce changement subreptice puis le déferlement de la passion amoureuse que nous raconte la jeune romancière libanaise à travers les confessions de ce quadragénaire à sa bien-aimée. al ameer1.jpegUn born-again de l’amour. Par moment, on peut penser qu’Al-Ameer joue sur une antinomie facile entre piétisme et liberté où la discipline religieuse affronte le corps amoureux et les sentiments. Mais finalement, le spirituel et le corporel entrent dans un dialogue fécond. L’avènement de l’un ne marque pas le déclin de l’autre. Ils se complètent : « Du point du jour jusqu’à sept heures du soir, on m’appelait "monseigneur". De sept heures jusqu’à la fin de la nuit, peu avant la prière de l’aube, j’étais un homme et tu étais ma femme. » Cela n’empêchera pas notre imam d’être acculé par un groupe belliqueux qui lui jette à la face une fatwa et prend le contrôle de son lieu de culte. Sa mosquée est assiégée, mais son cœur libéré. Car entre temps, l’esprit d’un grand poète arabe va faire son œuvre d’intercesseur. Pour sa science, l’imam est contacté par une jeune femme qui prépare un ouvrage encyclopédique sur Mutanabbi. Un scénario très libanais. Rares sont les auteurs français qui auraient aujourd’hui l’audace de faire d’un poète défunt la condition d’une rencontre (l’accusation de mièvreries ne tarderait pas à poindre). La seule petite frustration que génère le roman –mais celle-ci est peut-être recherchée– est que le monologue du religieux, ses multiples combats intérieurs, prennent le pas sur la description du contexte. Alors que l’on a parfois envie de sentir le cèdre, les bruissements de ce Liban à la fois oppresseur et libérateur que l’on devine. Mais l’originalité de la trame, l’audace de mêler le sensuel au religieux sans provocations faciles et  la clarté du style qui s’envol parfois dans le raffinement de la poésie arabe fait d’Al-Ameer une mummarida littéraire bienvenue pour colmater à l’encre de sa plume les multiples fissures qui défigurent le Liban.

 

2 • Yasmina CHAR, La Main de Dieu (Gallimard, 2008)

 

 

Char2.jpeg

 

Chez Yasmina Char, c’est plutôt les tiraillements de la femme libanaise qui sont décrits. La féminité y est insolente mais jamais vraiment provocatrice : « Layal, au détour d’un couloir, le corps sublime, libre sous sa robe. Libres, les seins lourds d’aller et venir comme l’amant l’après-midi dans sa chambre, chez les parents. Libre la bouche de s’ouvrir et de crier. Sa bouche est rouge et pulpeuse. Sa bouche appelle le plaisir. Je veux poser mes lèvres sur celles de Layal. » Leçon simple que Catherine Millet ou Christine Angot ont oublié : on peut être subversif sans être pornographique. Au milieu de l’ouvrage, par exemple, le récit de la première fois coure sur dix pages. Les émotions brutes et contradictoires, les corps d’"il" et "elle" s’y entremêlent en un bouquet poétique nabokovien. "Elle", c’est une jeune fille de la bourgeoisie libanaise qui joue la funambule dans ce pays où « les rapports d’amour sont semblables à la guerre : partout s’introduire et saccager. » Char ne fait pas dans la dentelle. Char, c’est "poème" en arabe et "machine de guerre" en français. Elle offre donc de très beaux passages sur le Liban, d’autres plus violents. A-t-on écrit plus belle évocation de ce pays meurtri ? « Il y a eu un avant où le Liban, même en guerre, ressemblait au pays de l’enfance. Où la ligne de démarcation était un jeu innocent, un fil tendu sur lequel elle avançait en équilibriste. Des deux côtés du fil, l’amour l’attendait. C’est pourquoi elle avait la force de s’élancer avec la légèreté de celle qui se sait aimée. Devant la grâce, la nature s’incline. La vie ouvre grand ses portes. Elle ne courait pas croyant sauver sa peau, elle ne tirait pas croyant tuer, elle ne faisait que marcher dans le pays de son enfance avec les yeux bandés. »

 

 

3 • Darina AL-JOUNDI ( avec Mohammed KACIMI )
Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter
(Actes Suds, 2008)

Rebelle, comme le personnage principal du roman de Char, et même blasphématoire, Darina Al-Joundi[2] l’est. Le jour où Nina Simone a cessé de chanter est le récit d’une jeune libanaise qui profite de l’aspiration créée par un père affranchi pour sauter allègrement les nombreuses murailles libanaises qui se dressent face à elle. Al-Joundi a créé l’évènement lors de l’édition 2007 du festival d’Avignon en adaptant ce récit biographique en pièce. Elle pousse plus loin que les autres l’opposition guerre/amour qu’elle semble réduire à l’opposition religion/liberté. Mais on est plus tout à fait dans la littérature, même si son récit de vie n’est pas livré brut de décoffrage. On prie d’ailleurs pour que les pasionarias du Levant ne soient pas récupérées par les féministes européennes pour être érigées en symboles. Car une juxtaposition de salves voltairiennes n’a jamais suffit à faire un écrivain. Il ne faudrait pas les confondre avec des activistes de la lutte contre l’obscurantisme religieux, même si elles se plaisent aussi à tirer quelques barbichettes en passant.

 

joundi3.jpeg

Après avoir lu les premiers romans d’Al-Ameer et de Char, et le témoignage d’Al Joundi, on a envie de croire que l’amour rend moins dogmatique, peut résoudre toutes les tensions, sauve les âmes guerrières de la flétrissure et finalement sauve le monde. Le combat entre Eros et Thanatos est éternel. L’écrivain catholique français Georges Bernanos avait compris qu’« il n’y a pas d’autre mort que l’absence d’amour ».

 

Avec les nouvelles plumes libanaises on s’extirpe progressivement du Liban du chaos. L’échappée belle se produit poétiquement, à défaut de se produire politiquement. On peut dès lors imaginer sur la Place des Martyrs un De Gaulle libanais lancer fièrement à son peuple : « Beyrouth ! Beyrouth outragé ! Beyrouth brisé ! Beyrouth martyrisé ! mais Beyrouth libéré… libéré par ses femmes ! »



[1] L’écrivain libanaise May Menasa a lancé le 5 mars 2008 sur OTV un appel aux femmes libanaises, les incitants à faire entendre leur voix, partant du principe que les « mères ne donne pas naissance à leurs enfants dans le but de les envoyer à la mort… » . La vidéo de cette intervention est disponible sur http://www.memritv.org/clip/en/1706.htm.

[2] Dont le site iloubnan vous avez déjà parlé en mars 2007 :  http://www.iloubnan.info/social/interview/id/060/liban/Da...

08.01.2009

Roquettes depuis le Sud-Liban

Avec ces précédentes ''revues de sites d'information'' portant sur l'attaque israëlienne de Gaza, nous pensions dévier quelque peu de notre contexte libanais.

Mais le conflit vient de s'inviter ce matin dans le pays au Cèdre. Des roquettes ont été lancées depuis le Sud-Liban sur un territoire occupé par les israëliens, en réponses aux victimes palestiniennes de l'offensive de Tsahal. Ce serait d'ailleurs depuis les camps de réfugiés palestiniens au Liban qu'elles seraient parties.

Pour l'instant la FINUL, le gouvernement libanais, le Hezbollah et Israël semblent maintenir un relatif équilibre qui pourrait permettre d'éviter un scénario bis repetita façon été 2006...

Une nouvelle guerre comme celle qu'a connu le Liban il y a 2 ans et demi serait catastrophique pour le pays et l'ensemble de la région.

On est nécessairement pris par ce sentiment un brin contradictoire de compassion vis-à-vis de la souffrance des familles palestiniennes et la volonté de ne pas voir le conflit s’étendre au Liban, créant un nouveau “été 2006″. C’est une situation moralement assez inconfortable…

06.01.2009

Attaque sur Gaza (2)

L’actualité exige donc que la politique perce temporairement au milieu de la littérature et de la poésie, préoccupations principales de ce blog. Nous poursuivons donc notre revue des sites (comme il existe des revues de presse) qui traitent du conflit entre Israël et le Hamas à Gaza.

L’offensive israélienne sur Gaza est donc passée du ciel (bombardements depuis le 27 décembre 2008) à la terre (incursion à Gaza depuis samedi 3 janvier 2009), empruntant le même sens vertical qu’une révélation. Mais cette descente (tanzîl en arabe) n’a évidemment pas pour but de féconder. Plutôt d’instaurer le chaos. Le souffle divin (ar ruh) que révèrent les palestiniens est remplacé par le souffle fétide des machines de guerres.

C’est ce qui se dégage de la lecture des sites d’informations en ligne ou des blogs spécialisés présentés dans ce deuxième post qui, précisons-le, sont signés par des universitaires ou des journalistes, quelle que soit la teneur militante qui peut s’en dégager. Je suis de ceux qui pensent que l’objectivité n’existe pas, ni même la neutralité, puisse t-elle se cacher sous une rhétorique compassée…

Commençons par un lien qui entre en résonnance avec la thématique du présent blog. On consultera celui de la jeune géographe Bénédicte Tratnjek http://geographie-ville-en-guerre.blogspot.com/ en guise de préambule à la physionomie de la ville en guerre. Elle compare particulièrement Abidjan, Beyrouth et Mitrovica). Gaza pourrait y être ajouté comme exemple paroxystique...

Un article du monde posté aujourd’hui même tente un décompte du nombre de victime depuis le 27 décembre et donne un certain nombre de lien parmi lesquels on relèvera particulièrement le Palestinian Center for Human Rights http://www.pchrgaza.org/index.html

L’auteur du blog Nouvelles d’Orient Alain Gresh (journaliste au Monde Diplomatique), dont nous signalions le premier post ici, rempile au moment de la décision israélienne de passer à l’offensive terrestre. Dans la suite de son premier article, il l’intitule Gaza, "choc et l’effroi" (II)

Elle aussi collaboratrice au Monde Diplomatique, Mona Chollet produit comme a son habitude un article fouillé intitulé sans ambigüité Construire l’Ennemi. Le site où il est publié peut-être classé dans la gauche intellectuelle au cœur de tous les débats depuis sa création en décembre 1997 dans lequel elle a écrit quelques articles sur le monde arabe, et notamment ses penseurs contemporains (Edward Saïd notamment).

Hier, le thème de l’émission de C dans l’air (France 5) portait sur Israël-Hamas : jusqu’au bout. La vidéo est disponible ici.

Le journaliste Yves Calvi avait invité trois spécialistes de la géopolitique internationale et un éditorialiste.
S’il fallait rapidement résumer les débats, je dirais que pour Pierre Servent (ancien militaire, journaliste) et Christophe Barbier (redacteur en chef du journal Le Point), à peu près tout peut justifier l’éradication du Hamas, à quelques nuances près...

Gérard Chaliand (universitaire, spécialiste des conflits et guerres dans le monde) n’est pas tout à fait dans la ligne de son maître, le grand arabisant Maxime Rodinson (mort en 2004). De celui-ci on devrait d’ailleurs relire l’article publié en 1967 (année de la guerre des Six jours) dans le numéro 253 bis de la revue Les Temps Moderne sur "Le conflit israëlo-arabe" où il tente de répondre à la question Israël, fait colonial ? L’article est un modèle d’analyse historico-critique et de croisement des données… Son élève, donc, présent sur le plateau d’Yves Calvi, n’est pas forcément enclin à une critique aussi vive de l’Etat juif que Rodinson mais relève quand même les graves incohérences israéliennes. Comme celle qui consiste à se dire favorable à la création d’un Etat palestinien pour faire plaisir à la communauté internationale mais tout faire pour que les conditions ne soient pas réunies.

Pascal Boniface quand à lui ne cède pas aux accusations ridicules de fébrilité vis-à-vis du terrorisme et argumente, met en perspective, pour dénoncer le caractère disproportionné et injustifié de l’attaque.

Opinion que ne partage pas l’intellectuel André Glucksmann dans un billet en accès libre sur le site du journal Le Monde.

Mais en libanophile, c'est à Dominique Eddé que nous donnerons le dernier mot dans son face à face avec le précédent, à quelques jours d'intervalle, dans cette même rubrique "Opinions" du quotidien français.

Enfin, dans la masse de publications disponibles, terminons par le l'examen de la situation que propose l'observateur de l’ONU Richard Falk, rapporteur pour les Droits Humains dans les territoires palestiniens.

PS: J'oubliais une source essentielle: ce blog vibrant d'une mère palestinienne: http://a-mother-from-gaza.blogspot.com/