20.11.2009

L'escalier Saint Nicolas, à Gemmayze

J'imagine la même langoureuse session de guitare acoustique (voir ci dessous), au milieu de l'escalier Saint Nicolas à Beyrouth, qui relie les somptueuses propriétés Sursock à l'artère des libations de Gemmayze, opérant comme un cordon ombilicale entre l'ancienne bourgeoisie cultivée libanaise et la jeunesse "festivus festivus" du pays au Cèdre... Depuis 1850, 200 marches y plongent sur plus de 800 mètres , entrecoupées de terrasses où l'on peut aisément déployer tables et chaises.  L'ensemble est entouré de vielles bâtisses qui veillent paisiblement sur lui. Si j'avais le porte-feuille des Sursock, c'est là que je poserai mes bagages.

Assis sur une marche en marbre éternel, à égale distance des deux instances, entre l'avant et l'après. Dans le présent, en somme. Trente degrés décrescendos en début de soirée et ciel orangé qui donnerait à la scène une ambiance naturellement tamisée...

Deux jeunes libanais apportent une touche artistique à ce merveilleux site: l'artiste peintre et sculpteur Brahim Samaha (nous aurons l'occasion d'évoquer son travail plus tard surement...) dont la galerie se trouve quasiment au milieu de la descente. Elle est jouxtée par une autre galerie, que sa propiétaire, Maya, a nommé 10/10 (parce qu'elle fait 10m2 seulement) et abrite régulièrement des repas conviviaux organisés autour de thèmes artistiques ou sociétaux...

Mais les propriétés du magnat esthète orthodoxe sont maintenant entourées, asphyxiées par des tours de verres et de béton... La folie bâtisseuse de l'homme libanais déferlera t-elle sur l'escalier de mes souvenirs et songes d'été? Je ne l'espère pas! Dites-moi s'il lui arrive quoique ce soit!

esca-st nicolas.jpg

On doit cette photo (j'ai égaré les miennes) à Aline et Fabien dont j'ai découvert le blog à cette occasion. Ils ont écrit un billet illustré sur l'ensemble du quartier Sursock qui vaut complément indispensable de cette courte flânerie...

12.10.2009

Semer l'amour sur les ruines

(Article sur la littérature féminine libanaise contemporaine avec l'aimable autorisation de l'excellent site culturel http://artslivres.com/)

 

Des gravats d’un Beyrouth tourmenté par le spectre de la guerre et les imprécations des groupes politico-religieux, émerge une littérature féminine qui déploie sur le Liban un linceul protecteur. Yasmina Char, Racha Al-Ameer et Darina-Al Joundi ont été traduites en français.

 

 

Faire l’école buissonnière du défilé martial, de l’apologie du martyr, de la prédication comminatoire et de tous ces adjuvants grandiloquents de la masculinité. Quel homme vivant en milieu hostile n’en a pas rêvé secrètement ? Pas de plus grande volupté, pour un témoin du quotidien libanais, que le souffle chaud d’une phénicienne qui lui parcoure la nuque jusqu’à balayer la géopolitique du chaos qui lui mine l’esprit. Etre empêtré dans le politico-religieux, le politico-militaire, le politico-industriel, puis revenir à l’essentiel : le corps d’une femme[1].

 

 

1 • Racha AL-AMEER Le Jour dernier. Confessions d’un imam (Actes Sud 2009)

 

 

Comment l’imam de Racha Al-Ameer n’aurait-il pu succomber ? La Tradition dit « Le Paradis est à l’ombre des épées ». Le religieux découvre qu’il se trouve peut-être sur terre, à l’ombre d’une chute de reins. C’est ce changement subreptice puis le déferlement de la passion amoureuse que nous raconte la jeune romancière libanaise à travers les confessions de ce quadragénaire à sa bien-aimée. al ameer1.jpegUn born-again de l’amour. Par moment, on peut penser qu’Al-Ameer joue sur une antinomie facile entre piétisme et liberté où la discipline religieuse affronte le corps amoureux et les sentiments. Mais finalement, le spirituel et le corporel entrent dans un dialogue fécond. L’avènement de l’un ne marque pas le déclin de l’autre. Ils se complètent : « Du point du jour jusqu’à sept heures du soir, on m’appelait "monseigneur". De sept heures jusqu’à la fin de la nuit, peu avant la prière de l’aube, j’étais un homme et tu étais ma femme. » Cela n’empêchera pas notre imam d’être acculé par un groupe belliqueux qui lui jette à la face une fatwa et prend le contrôle de son lieu de culte. Sa mosquée est assiégée, mais son cœur libéré. Car entre temps, l’esprit d’un grand poète arabe va faire son œuvre d’intercesseur. Pour sa science, l’imam est contacté par une jeune femme qui prépare un ouvrage encyclopédique sur Mutanabbi. Un scénario très libanais. Rares sont les auteurs français qui auraient aujourd’hui l’audace de faire d’un poète défunt la condition d’une rencontre (l’accusation de mièvreries ne tarderait pas à poindre). La seule petite frustration que génère le roman –mais celle-ci est peut-être recherchée– est que le monologue du religieux, ses multiples combats intérieurs, prennent le pas sur la description du contexte. Alors que l’on a parfois envie de sentir le cèdre, les bruissements de ce Liban à la fois oppresseur et libérateur que l’on devine. Mais l’originalité de la trame, l’audace de mêler le sensuel au religieux sans provocations faciles et  la clarté du style qui s’envol parfois dans le raffinement de la poésie arabe fait d’Al-Ameer une mummarida littéraire bienvenue pour colmater à l’encre de sa plume les multiples fissures qui défigurent le Liban.

 

2 • Yasmina CHAR, La Main de Dieu (Gallimard, 2008)

 

 

Char2.jpeg

 

Chez Yasmina Char, c’est plutôt les tiraillements de la femme libanaise qui sont décrits. La féminité y est insolente mais jamais vraiment provocatrice : « Layal, au détour d’un couloir, le corps sublime, libre sous sa robe. Libres, les seins lourds d’aller et venir comme l’amant l’après-midi dans sa chambre, chez les parents. Libre la bouche de s’ouvrir et de crier. Sa bouche est rouge et pulpeuse. Sa bouche appelle le plaisir. Je veux poser mes lèvres sur celles de Layal. » Leçon simple que Catherine Millet ou Christine Angot ont oublié : on peut être subversif sans être pornographique. Au milieu de l’ouvrage, par exemple, le récit de la première fois coure sur dix pages. Les émotions brutes et contradictoires, les corps d’"il" et "elle" s’y entremêlent en un bouquet poétique nabokovien. "Elle", c’est une jeune fille de la bourgeoisie libanaise qui joue la funambule dans ce pays où « les rapports d’amour sont semblables à la guerre : partout s’introduire et saccager. » Char ne fait pas dans la dentelle. Char, c’est "poème" en arabe et "machine de guerre" en français. Elle offre donc de très beaux passages sur le Liban, d’autres plus violents. A-t-on écrit plus belle évocation de ce pays meurtri ? « Il y a eu un avant où le Liban, même en guerre, ressemblait au pays de l’enfance. Où la ligne de démarcation était un jeu innocent, un fil tendu sur lequel elle avançait en équilibriste. Des deux côtés du fil, l’amour l’attendait. C’est pourquoi elle avait la force de s’élancer avec la légèreté de celle qui se sait aimée. Devant la grâce, la nature s’incline. La vie ouvre grand ses portes. Elle ne courait pas croyant sauver sa peau, elle ne tirait pas croyant tuer, elle ne faisait que marcher dans le pays de son enfance avec les yeux bandés. »

 

 

3 • Darina AL-JOUNDI ( avec Mohammed KACIMI )
Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter
(Actes Suds, 2008)

Rebelle, comme le personnage principal du roman de Char, et même blasphématoire, Darina Al-Joundi[2] l’est. Le jour où Nina Simone a cessé de chanter est le récit d’une jeune libanaise qui profite de l’aspiration créée par un père affranchi pour sauter allègrement les nombreuses murailles libanaises qui se dressent face à elle. Al-Joundi a créé l’évènement lors de l’édition 2007 du festival d’Avignon en adaptant ce récit biographique en pièce. Elle pousse plus loin que les autres l’opposition guerre/amour qu’elle semble réduire à l’opposition religion/liberté. Mais on est plus tout à fait dans la littérature, même si son récit de vie n’est pas livré brut de décoffrage. On prie d’ailleurs pour que les pasionarias du Levant ne soient pas récupérées par les féministes européennes pour être érigées en symboles. Car une juxtaposition de salves voltairiennes n’a jamais suffit à faire un écrivain. Il ne faudrait pas les confondre avec des activistes de la lutte contre l’obscurantisme religieux, même si elles se plaisent aussi à tirer quelques barbichettes en passant.

 

joundi3.jpeg

Après avoir lu les premiers romans d’Al-Ameer et de Char, et le témoignage d’Al Joundi, on a envie de croire que l’amour rend moins dogmatique, peut résoudre toutes les tensions, sauve les âmes guerrières de la flétrissure et finalement sauve le monde. Le combat entre Eros et Thanatos est éternel. L’écrivain catholique français Georges Bernanos avait compris qu’« il n’y a pas d’autre mort que l’absence d’amour ».

 

Avec les nouvelles plumes libanaises on s’extirpe progressivement du Liban du chaos. L’échappée belle se produit poétiquement, à défaut de se produire politiquement. On peut dès lors imaginer sur la Place des Martyrs un De Gaulle libanais lancer fièrement à son peuple : « Beyrouth ! Beyrouth outragé ! Beyrouth brisé ! Beyrouth martyrisé ! mais Beyrouth libéré… libéré par ses femmes ! »



[1] L’écrivain libanaise May Menasa a lancé le 5 mars 2008 sur OTV un appel aux femmes libanaises, les incitants à faire entendre leur voix, partant du principe que les « mères ne donne pas naissance à leurs enfants dans le but de les envoyer à la mort… » . La vidéo de cette intervention est disponible sur http://www.memritv.org/clip/en/1706.htm.

[2] Dont le site iloubnan vous avez déjà parlé en mars 2007 :  http://www.iloubnan.info/social/interview/id/060/liban/Da...

03.09.2009

Beyrouth en quartiers

 

Beyrouth a été choisie par l’UNESCO pour être « Capitale mondiale du livre » du 23 avril 2009 au 22 avril 2010. A cette occasion, le site http://www.lettresabeyrouth.org/ a été créé pour recueillir des lettres et poèmes adressé à Beyrouth en tant que ville personnifiée.


Le site dit: "Vous êtes invités à adresser une lettre à la ville de Beyrouth pour exprimer vos sentiments à son égard, votre amour ou vos incompréhensions, votre nostalgie ou vos souvenirs, votre vie quotidienne ou vos rêves. Jeunes et adultes, d’où que vous soyez à travers le monde, la parole est à vous!"

Quelques très jolies lettres ont été déposées. Il existe les catégories "enfants" et "adulte", les textes de personnalités sur Beyrouth, puis les contributeurs, dont les lettres peuvent être trouvées par date ou par pays.

 


beyrouth-contraste.jpg

Beyrouth je glisse vers le vice

De te croupe sacrée, depuis Sanine l'enneigée,

Je fonds sur la chaude Ashrafyeh

Loubnaniat! pour m'encanailler,

Sous les néons, dos dénudés,

Couleur caramel et goût sucré,

Je m'y perdrais, toute une soirée,

Avant de rejoindre la Dahyeh.

 

Quartier martyr, dit-on de toi,

Je le constate malgré moi,

Poussières et prières vers le ciel,

Avant que de rencontrer celle

Où dans le coeur, et dans les yeux

Brillent joyaux de Byzance les plus précieux,

 

Hizam al buss* devient Eden

Et je découvre stupéfait,

Que sur le bitume mâculé,

Et les trottoirs décharnés,

Il y a défilé de beauté,

Qui dit Beyrouth tel qu'il est,

Un coeur battant sous barbelés,

Fin de ma route, j'y resterai.

 

* Ceinture de la pauvreté.

04.10.2008

As sauti jamila

Sont-ce des anges qui jouent de l'harpe dans sa voix?
Ou du Paradis que cet écho s'en va?
Faisant vibrer l'Erèbe,
Quoiqu'à des années lumières de l'enfer,
Faisant vibrer les rêves,
Une fois percée la stratosphère,

As sauti jamila
Quand ce chant sacré parvient à moi,

As sauti jamila
Masha'Allah, masha je-ne-sais-quoi,

As sauti jamila
Ses doigts se posent sur son diaphragme,
Autour d'elle et à Beyrouth, plus de vacarme,

As sauti jamila
On dit même qu'à Saninne ils ont déposé les armes,
Que sur le sol meurtri coulent de joyeuses larmes,

As sauti jamila
Echo d'ar ruh après que Dieu au monde l'insuffla,

As sauti jamila
Douce musique toujours en moi...


C.A.J; sacrée chanteuse de chants sacrés, et Tamirace Fakhoury; poétesse qui ruine la guerre de ses vers...)