27.06.2009

Bashung ou la poésie-rock sybilline

BashungBleuPétrole.JPGLe Liban, ce n'est pas pour maintenant. Je laisse passer le lourd soleil d'été pour que sa conjonction avec la chaleur qu'occasionne la phénicienne dans ma boîte cranienne ne me fasse pas perdre la tête. Un peu plus tard dans l'année surement... En revanche la poésie est toujours continent de mes escapades. Quoique le poète qui les accompagnait dernièrement m'ait déposé sur le bord de la route. En laissant dans mes bottes des montagnes de notes et de mots où subsiste encore son écho, avant de partir dans l'autre monde. Le chanteur compositeur français Alain Bashung s'est éteint le 14 mars dernier. Mélange de Baudelaire et de Johnny Cash, il était l'incarnation même de celui qui sait conserver de son pandemonium intérieur dans la mise en forme artistique. Propulser du fond brut dans la forme travaillée.

Mes incorrigibles velléités interprétatives ne pouvaient pas ne pas essayer de s'arrêter sur l'un de ses textes. Celui qui suscite le plus de questions, d'émerveillement, de curiosité. Je me lance, un brin tremblant. Mais d'abord une écoute, live bien sûr, de La nuit je mens, de feu Alain Bashung, donc.

Le propre de la grande poésie c'est qu'elle fait advenir du sens de manière fulgurante sous la forme d'une prose tout en laissant suffisamment de place à la polysémie. De sorte qu'un nombre étendu de lecteurs vibre pour des raisons qui ne sont pas systématiquement identiques. S'adresser en somme à la raison universelle et au cœur singulier. C'est comme cela que je conçois l'attaque de Bashung:

"On m'a vu dans le Vercors

Sauter à l'élastique

Voleur d'amphores

Au fond des criques

J'ai fait la cour a des murènes

J'ai fais l'amour

J'ai fait le mort

T'etais pas née"

C'est à dire qu'il a vécu, il en a vu, il a taillé la route. Mais a qui parle t-il? Qui veut-il impressionner ainsi? A celle dont il dit qu'elle n'était pas née? Peut être, car le refrain dit: "La nuit je mens, je m'en lave les mains". J'y vois là l'énergie et la stratégie que peut parfois déployer un homme éperdumment amoureuxpour attirer l'attention d'une belle, quitte à verser dans la mythomanie. Face à l'aspect trop commun de sa vie, il s'aventure à lui donner plus de profondeur, en allant "au fond des criques" par exemple... Mais ce n'est qu'une image évidemment. Magnifique néanmoins. Car il va chercher au fond de cette crique l'histoire antique, il la tire des ruines, pour la présenter à celle à qui il prétend... Lui offrir un brin précieux au risque de l'aventure.

"A la station balnéaire tu t'es pas fait prier

J'étais gant de crin, geyser

Pour un peu, je trempais

Histoire d'eau (d'O"?)"

Gant de crin pour reveiller les sens de la belle, geyser pour réchauffer son coeur aussi. On peut le supposer. Le choix de la station balnéaire reste difficile à interpréter: est-ce qu'il s'agit d'un lieu de rencontre dans la vie réelle de l'auteur ou simplement de la possibilité qu'il s'offre de filer une métaphore physique, tellurique?

"La nuit je mens

Je prends des trains a travers la plaine

La nuit je mens

Je m'en lave les mains.

J'ai dans les bottes des montagnes de questions

Ou subsiste encore ton écho

Ou subsiste encore ton écho."

On dit "en avoir plein les bottes" pour marquer une fatigue, un épuisement. Ses bottes à lui son pleines de questions que son écho a propagé. Question sur ce qu'elle pense ou ressent pour lui probablement. Savoir ce qu'elle veut pour le lui donner ou le lui inventer... C'est pour cela qu'il a

"(J'ai) fait la saison dans cette boite crânienne

Tes pensées, je les faisais miennes"

Et pour:

"T'accaparer, seulement t'accaparer"

Toujours en déployant l'énergie de l'homme transit, au risque d'effrayer ou d'être incompris...

"D'estrade en estrade

J'ai fait danser tant de malentendus

Des kilomètres de vie en rose

Un jour au cirque

Un autre à chercher a te plaire (eh oui, on y est!)

Dresseur de loulous

Dynamiteur d'aqueducs"

Les "aqueducs" que les "loulous" essaient d'emprunter les concurrents pour la lui subtiliser, et qu'il s'agit peut-être de "dresser"...

"La nuit je mens

Je prends des trains a travers la plaine

La nuit je mens effrontément"

Donc il ment, et il ment la nuit, pour que le mensonge se voit moins. Mais dans mes bottes subsistent encore des montagnes de questions après mille écoutes et relectures de ce texte. Et c'est bien comme ça. A votre tour d'interpréter...