13.11.2009

Sex and the Arab City : les vents du changement soufflent dans le monde arabe (par Yves Gonzalez Quijano)

Excellent billet d'Yves Gonzalez Quijano, professeur de littérature arabe moderne à l'université Lyon 2, publié sur son blog "Culture et politique arabe" (dont vous pouvez trouver le lien vers dans ma colonne de droite, rubrique "Blogs et Sites Proche-Orient) en date du 1er novembre 2009 sur les derniers développements de l'actualité arabe impliquant les thématiques de la sexualité et du corps. Intitulé Sex and the Arab City : les vents du changement soufflent dans le monde arabe, son angle est tout à fait dans la ligne de notre "politique éditoriale" résumé par le sous-titre “Politique et religion avec modération, flâneries et libanaises avec passion”, est-il besoin de le rappeler? Y sont contés notamment les frasques de la libanaise Haïfa Wehbe, qui a le don de mettre à l'épreuve le "jihad en nafs" de ces messieurs du monde arabe...

Egalement une occasion de poursuivre un voyage dans la blogosphère sur le monde arabe, qui m'a permis de découvrir les blogs d'As’ad Abu Khalil et Brian Whitaker (liens dans l'article ci-dessous)...


"A voir le nombre de commentaires qu’elle a suscités sur le Net, la vie sexuelle des Arabes, en particulier en Arabie saoudite, est un sujet qui passionne ! Rappel pour ceux qui n’ont pas suivi cette affaire : en juillet dernier, un Saoudien a eu la malheureuse idée de faire état de ses aventures galantes dans le cadre de « Ligne rouge » (الخط الأحمر), une émission tapageuse – et à succès – de la chaîne libanaise LBC (contrôlée par le milliardaire saoudien Al-Waleed Ibn Talal).

Les sanctions n’ont pas traîné : fermeture des bureaux de la chaîne en août, 5 années de prison et 1000 coups de fouet pour le « Casanova saoudien » et, pour faire bonne mesure, condamnation en octobre d’une journaliste locale, Rosana Al-Yami, à 60 coups de fouet pour sa collaboration à la préparation de l’émission (elle a bénéficié, juste après, d’une grâce royale).beyonce.jpg

Plus récemment, et toujours sur fond de compétition politique entre « libéraux » et « conservateurs », ce sont deux chanteuses, souvent qualifiées de “bombes sexuelles”, qui ont fait parler d’elles. En Egypte, l’annonce d’un prochain concert de Beyoncé, dans un luxueux hôtel sur la mer Rouge, a provoqué un beau scandale (article en arabe dans Al-Akhbar). Alors que les Malaisiens avaient réussi à décourager la star en lui imposant un (trop) strict code vestimentaire pour ses tenues de scène, un député proche des Frères musulmans a interpelé le gouvernement au Parlement à propos de la venue d’une chanteuse coupable de propager « l’immoralité et la dépravation » (الفسق والفجور).

Une attitude d’autant plus scandaleuse à ses yeux que le même gouvernement a été accusé – à tort semble-t-il si l’on en croit cette info en arabe sur le site d’Al-Jazeera – d’avoir contraint les très célèbres Tuyûr al-janna ( طيور الجنة : Les oiseaux du paradis) à mettre un terme plus rapide que prévu à leur tournée estivale en Egypte. (Pour être tout à fait complet il faut rappeler que cette chorale religieuse, qui connaît un énorme succès et qui a tout de même son propre canal satellitaire, a également connu quelques problèmes à la même époque en Arabie saoudite, mais à cause de la police des mœurs locale qui n’apprécie pas du tout cette interprétation musicale trop « moderne » de l’islam : article en arabe sur IslamOnline).haifa.jpg

Mêmes débats, mais cette fois à Agadir, dont la plage accueillait la quatrième édition du Concert pour la tolérance. Pour ce « moment intense de partage et de dialogue entre les peuples » selon les termes du communiqué officiel, ce « pont culturel entre les deux rives de la Méditerranée » proposait notamment une prestation de Haïfa Wehbé. Fidèle à sa réputation, la chanteuse libanaise s’est produite dans une tenue que certains médias locaux ont décrite comme assez proche de la chemise de nuit, au point que les vertueuses caméras de la télévision marocaine ont préféré rester prudemment à distance !

Si une partie du public masculin, selon la presse, a exprimé avec beaucoup de vigueur toute sa ferveur pour la créatrice de Bouss al-wawa, dans les journaux proches de l’opposition religieuse, tel Al-Tajdid ( التجديد : Le Renouveau), on s’en est pris violemment à l’image donnée par la principale représentante de la Méditerranée arabe pour ce concert en hommage à la tolérance.

Certains éditorialistes (voir cet article en arabe sur IslamOnline) ont ironisé à propos de cette tolérance qui consiste à exhiber sur scène un Sud tel que le veut le Nord, à savoir déshabillé et dépouillé de toute dignité (هيفاء كشفت عن الوجه “الذي يُريد البعض أن يظهر به شعوب جنوب المتوسط أمام شماله، شعوب عارية، نزعت عنها ثيابها، وتخلت عن كرامتها، كل ذلك يتم باسم ‘التسامح’ المفترى عليه). Et tout cela alors que l’humoriste français Dieudonné était empêché de se produire à Casablanca…

Rien de bien neuf malgré tout dans ces querelles entre les différentes formes de pouvoir et leurs oppositions, où tout est réglé d’avance dans les moindres détails (jusqu’à la petite robe de Haïfa qui avait déjà défrayé la chronique : voir ce précédent billet). Néanmoins, une telle présence des « choses du sexe » dans l’actualité récente, avec tous les enjeux de société qui les entourent, offre une bonne introduction à un autre échange, plus inédit, sur l’importance qu’il convient d’accorder à de tels événements, et sur le sens que l’on peut leur donner.

Auteur de plusieurs livres sur le monde arabe et à la tête d’un blog qui regorge d’informations utiles, Brian Whitaker est aussi responsable de la section Moyen-Orient du Guardian où il participe à une très intéressante tribune collective, intitulée Comment is free. Dans un billet récent, il y a proposé quelques commentaires sur la question du changement dans le monde arabe.

Sous le titre Arab Winds of Change, il développe – en quelques lignes – une idée qui sera familière aux lecteurs de ces chroniques, à savoir que les véritables changements dans cette région du monde seront la conséquence, moins de nouveaux équilibrages politiques que de transformations sociétales liées au poids de la jeunesse et à l’expression de ses désirs, dans tous les domaines. Je le cite : « If asked where change is likely to come from in the Arab countries, I would not put much faith in “reformist” politicians and opposition parties – they’re mostly no-hopers – but I would definitely put feminists, gay men, lesbians and bloggers very high on my list. »

Pour compléter sa démonstration, Whitaker explique que si l’oppression politique arabe existe, il ne faudrait pas négliger le rôle que les acteurs sociaux eux-mêmes, notamment au sein de la famille et dans le système éducatif, jouent dans la mise en place de ce régime d’oppression, dans sa perpétuation : « In these highly stratified societies, people are discriminated for and against largely according to accidents of birth: by gender, by family, by tribe, by sect. Women, as the largest disadvantaged group, can play a major role in overcoming this and helping smaller disadvantaged groups to do the same. Once the equality principle is accepted for women it becomes easier to apply it to others. Contrary to popular opinion, most human rights abuses in the Arab countries are perpetrated by society rather than regimes. Yes, ordinary people are oppressed by their rulers, but they are also participants themselves in a system of oppression that includes systematic denial of rights on a grand scale. »

Un point de vue qui a déclenché la fureur de As’ad Abu Khalil, universitaire américain qui intervient lui aussi sur le Net, à l’occasion de chroniques souvent très intéressantes sur son blog dont le titre est tout un programme : Angry Arab. Je vous laisse découvrir son point de vue, très énergiquement exprimé comme toujours chez lui ! En gros, il s’étrangle de rage en découvrant une explication qui lui semble passer sous silence toute l’oppression, bien réelle, exercée par les pouvoirs politiques – à commencer occidentaux – à l’encontre des citoyens arabes. (La réponse de Brian Whitaker mérite également d’être lue à mon sens.)

Du côté CPA, on se réjouit en tout cas de voir autant d’attention accordée à ces « révolutions minuscules » que l’on s’efforce de chroniquer chaque semaine, parce que toutes ces manifestations que porte et exprime la culture arabe actuelle (au sens large du terme) révèlent, au quotidien, les vrais enjeux politiques de la région. D’ailleurs, As’ad Abu Khalil ne doit pas être très loin de le croire, lui qui a choisi de sous-titrer son blog : A source on politics, war, the Middle East, poetry, and art !"

26.07.2009

Mahmoud Darwish et l'épisode libanais (nouvelle version)

En mars 2009, je vous proposais un post intitulé "Mahmoud Darwish et l'épisode libanais", qui racontait un coup de force du poète palestinien montrant comment pour lui le poétique devait transcender le politique.

Mal ficelé, affligé par des oublis, parsemé de fautes, ce post devait être réécrit. Il est maintenant plus lisible et agrémenté d'une vidéo du célèbre poème "Inscris! Je suis Arabe", qu'il avait rédigé en 1964 en prison, devenu cri de ralliement de toute une jeunesse palestinienne et même au delà...

http://10joursabeyrouth.blogspirit.com/archive/2009/03/30...

 

Bonne lecture et bonne écoute.

 

Cédric.

30.03.2009

Mahmoud Darwish et l'épisode libanais

(revu, corrigé, complété le 26 juillet 2009)

Aucune anecdote ne peut mieux résumer l'esprit qui anime ce blog. Ou peut-être est-ce là de ma part une justification intellectuelle a posteriori de celui-ci, tant cette histoire racontée par le poète Elias Sanbar (traducteur de l'œuvre de Darwish en français) que je reprends ici m'a touché? Elle incarne la résistance poétique à la tyrannie politique, même si ces deux instances, dans l'œuvre du poète palestinien, sont intimement liés...

Présent à Bordeaux en 1998 pour une journée consacrée à la poésie arabe, Sanbar fait un bond dans le temps et l'espace, dans le Liban du début des années 70, où les balles déjà pleuvaient pour raconter à son auditoire une anedote impliquant Darwish (1941-2008). Déjà très connu pour ses poèmes dans tout le monde arabe, le poète palestinien fait face à un parterre d'étudiants et militants de tous horizons, libanais et palestiniens, venus l'écouter. Très vite, ils réclament au poète son "Inscris! Je suis Arabe" (aussi connu sous le nom d'"Identité"), salve identitaire écrite en 1964, à l'âge de 22 ans, alors qu'il se trouvait dans les geôles pour cause d'activité nationaliste. La défaite arabe de juin 1967 ne va qu'amplifier la popularité de ce cri du poète.

 

C'est donc fort logiquement que dans le contexte libanais de l'époque (où sont déjà installés des camps de réfugiés palestiniens depuis 20 ans une génération de jeunes adultes), la foule (plus de 2000 personnes) venue l'écouter lui réclame à corps et à cri son "Inscris! Je suis Arabe". Darwish ne s'exécutera pas. Il refusera catégoriquement, à la grande stupéfaction de la jeunesse poétique et politique du Levant. Mais écoutons son traducteur  Elias Sanbar, alors jeune admirateur présent dans la salle, nous raconter cette attitude inatendue du poète:

images.jpg



"Je me souviens très bien d'une salle hurlant, réclamant au poète de dire "Inscris! Je suis Arabe." et lui répondant avec entêtement en répondant par le titre d'un autre poème, qui était un poème d'amour, "Je t'aime ou ne t'aime pas", "Ouhibouki aoum la ouhibouki". Et il y a eu un véritable bras de fer qui a duré presque un quart d'heure avec hurlements dans la salle [...] mais finalement il n'a pas cédé, il a déclamé une série de poèmes d'amour. Ce jour-là, je me suis dit, "ça c'est un homme libre." [...] Ce que je vous raconte là, maintenant que je suis encore plus proche de son œuvre à travers la traduction, c'est que je crois que sa poésie est précisément là. Non pas que Mahmoud Darwish est une voix qui, au lieu de dire "Je suis Arabe" répond par "Je t'aime", mais c'est une voix qui peut dire "Je suis Arabe" et en même temps, pas alternativement, "Je t'aime" à une femme. C'est une voix qui peut dire toute l'intimité de la Palestine et qui peut dire en même temps ce que chaque Palestinien, comme tout être humain, recèle d'universel, et d'humain tout simplement. C'est une voix qui peut chuchoter, dire des murmures, et qui en même temps peut dire l'épopée, le grand chant lyrique. C'est une voix qui est précisément dans cette tension."

Ou la métaphore de la vie qui reprend ses droits sur le chaos politique. L'amour universel plutôt le particularisme identitaire.

Outre cette belle histoire déclamée presque comme un poème par la voix douce d'Elias Sanbar, vous pouvez aussi écouter des textes de Darwish en français et en Arabe, grâce à l'association bordelaise Biblio, qui tient un blog fort utile de littérature du monde. Ce lien vous mène vers un billet daté du 18 septembre 2008 au bas duquel vous trouverez une barre munie d'un icône "play" triangulaire sur lequel il vous suffira de cliquer pour lancer l'enregistrement de cette rencontre qui eu lieu sur les rives de Garonne il y a 10 ans, et dont je viens de retranscrire un court extrait.

Mais pour ceux qui, comme à Beyrouth en ce début de décennie 70, seraient frustrés de ne pas pouvoir écouter le poème politique et identitaire de Darwish, je fais une concession à la ligne éditoriale de ce blog et vous propose ici le lien vers une vidéo dans laquelle il le déclame.

Dans le secret d'un tout personnel requiem adressé au défunt poète, je lui ai demandé sa permission. Il me l'a accordé, en me faisant promettre toutefois de toujours faire primer la poésie du cœur sur celle des tripes...

 

Mahmoud Darwich, "Inscris! Je suis Arabe" (ou "Identité"), 1964.





Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d'enfants : huit
Et le neuvième... arrivera après l'été !
Et te voilà furieux !


Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j'ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d'écolier
Je les tire des rochers...
Oh ! je n'irai pas quémander l'aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !


Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille - je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines...
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l'effusion de la durée
Avant le cyprès et l'olivier
...avant l'éclosion de l'herbe
Mon père... est d'une famille de laboureurs
N'a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan - être
Sans valeur - ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis - cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.


Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux... couleur du charbon
Mes yeux... couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
...elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c'est
L'huile d'olive et le thym


Mon adresse :
Je suis d'un village isolé...
Où les rues n'ont plus de noms
Et tous les hommes... à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !


Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as rafflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
...à ce que l'on dit !


DONC


Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n'ai pas de haine pour les hommes
Que je n'assaille personne mais que
Si j'ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !

 

 

27.09.2008

نزار قباني - أكرهها

Akrahoha (Je te hais)

Par Nizar Qabbani


أكرهها

أكرهها وأشتهي وصلها
وأنني أحب كرهي لها
أحب ذاك المكر في عينها
وزورها أن زورت قولها
أكرهها
عين كعين الديب محتالة
طافت أكاذيب الهوى حولها
قد سكن الجنون أحقادها
وأطفأت ثورتها عقلها
أشكي في شكي إذا أقبلت باكية
شارحة ذلها
فإن ترفقت بها استكبرت
وجرت ضاحكة ذيلها
إن عانقتني كسرت أضلعي
وأفرغت على فمي غلها
يحبها حقدي ويا طالما وددت
إذا طوقتها قتلها