12.11.2009
Le retournement de l'idéologie libertaire du couple post-soixante-huitard
Veuillez excuser le titre pompeux de ce post qui pourrait tout aussi bien valoir programmatique de mémoire de Normalien. Peut-être est-ce dépassement de ma névrose de classe (cf les tentions psychologiques du fils d'ouvrier émancipé tels que décrits par le sociologue Vincent de Gauléjac) qui me fait tendre vers cette école d'excellence par laquelle jamais je n'aurais pu passer? Ni d'ailleurs je ne me taillerai une part dans le gâteau que s'accapare ses membres en un partage léonin...
Pour revenir au centre du propos de ce post sans digression néo-marxiste (désolé, je suis en train de lire Alain Badiou), je trouve très intéressant ce revirement, donc, d'une partie de la gauche libertaire (car fût un temps où Bruckner en était) sur la question du corps contemporain, des relations de couple, et de cette "mythologie du sublime" delaquelle il souffrirait.
Peut-être l'éthique chrétienne du corps qui a cours dans les quartiers libanais que je connais freine t-elle cette facilité à zapper que nous avons ici en Occident... Pour longtemps? Quoique je ne suis pas sur de regretter la libération du désir et du coprs ici-même comme je suis émerveillé par la retenue (certaines tenues extravagantes ne doivent pas vous y tromper) qui a cours dans au Liban.
Il s'agit d'une discussion autour de son dernier livre "Le paradoxe amoureux" (Grasset, 2009):
« Il me semble que notre conception de l... Lire la suite’amour est gâtée par les mythologies du sublime. C'est-à-dire que nous voyons les amants comme deux héros, qui se vouent l’un à l’autre corps et âme et qui restent en perm
anence sur les cimes du plaisir et de la passion. Et quand on a vécu quelques années avec une femme ou un homme, on se rend compte qu’il y a la puissance de dissolution du quotidien, mais qui ne veut pas dire forcément que l’on va abandonner l’autre. Il y a des plages d’ennuis mais on n’est pas nécessairement obligé de partir lorsqu’on s’est ennuyé une soirée avec sa femme ou son époux. Et ces mythologies du sublime, je pense qu’elle gâte la vie quotidienne, parce qu’elles font de nous soit des héros, soit des saints. Or moi […] je plaide pour une prise en considération de l’imperfection humaine. Nous sommes faibles et faillibles, ça je crois que c’est la grande leçon de la tradition française et de la tradition catholique. Car à partir du moment où l’on veut dresser de l’être humain un portrait magnifique, on déprécie et on dégrade ce que nous vivons au quotidien… »
Pascal Bruckner dans l’émission radio Répliques (France Culture) du samedi 24 octobre 2009, intitulée "Réflexions sur l'amour", à propos de son dernier ouvrage (sus-cité)
00:44 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : bruckner, paradoxe, amoureux, mythologie, sublime, couple, amour, divorce, ennui, passion
12.10.2009
Semer l'amour sur les ruines
(Article sur la littérature féminine libanaise contemporaine avec l'aimable autorisation de l'excellent site culturel http://artslivres.com/)
Des gravats d’un Beyrouth tourmenté par le spectre de la guerre et les imprécations des groupes politico-religieux, émerge une littérature féminine qui déploie sur le Liban un linceul protecteur. Yasmina Char, Racha Al-Ameer et Darina-Al Joundi ont été traduites en français.
Faire l’école buissonnière du défilé martial, de l’apologie du martyr, de la prédication comminatoire et de tous ces adjuvants grandiloquents de la masculinité. Quel homme vivant en milieu hostile n’en a pas rêvé secrètement ? Pas de plus grande volupté, pour un témoin du quotidien libanais, que le souffle chaud d’une phénicienne qui lui parcoure la nuque jusqu’à balayer la géopolitique du chaos qui lui mine l’esprit. Etre empêtré dans le politico-religieux, le politico-militaire, le politico-industriel, puis revenir à l’essentiel : le corps d’une femme[1].
1 • Racha AL-AMEER Le Jour dernier. Confessions d’un imam (Actes Sud 2009)
Comment l’imam de Racha Al-Ameer n’aurait-il pu succomber ? La Tradition dit « Le Paradis est à l’ombre des épées ». Le religieux découvre qu’il se trouve peut-être sur terre, à l’ombre d’une chute de reins. C’est ce changement subreptice puis le déferlement de la passion amoureuse que nous raconte la jeune romancière libanaise à travers les confessions de ce quadragénaire à sa bien-aimée.
Un born-again de l’amour. Par moment, on peut penser qu’Al-Ameer joue sur une antinomie facile entre piétisme et liberté où la discipline religieuse affronte le corps amoureux et les sentiments. Mais finalement, le spirituel et le corporel entrent dans un dialogue fécond. L’avènement de l’un ne marque pas le déclin de l’autre. Ils se complètent : « Du point du jour jusqu’à sept heures du soir, on m’appelait "monseigneur". De sept heures jusqu’à la fin de la nuit, peu avant la prière de l’aube, j’étais un homme et tu étais ma femme. » Cela n’empêchera pas notre imam d’être acculé par un groupe belliqueux qui lui jette à la face une fatwa et prend le contrôle de son lieu de culte. Sa mosquée est assiégée, mais son cœur libéré. Car entre temps, l’esprit d’un grand poète arabe va faire son œuvre d’intercesseur. Pour sa science, l’imam est contacté par une jeune femme qui prépare un ouvrage encyclopédique sur Mutanabbi. Un scénario très libanais. Rares sont les auteurs français qui auraient aujourd’hui l’audace de faire d’un poète défunt la condition d’une rencontre (l’accusation de mièvreries ne tarderait pas à poindre). La seule petite frustration que génère le roman –mais celle-ci est peut-être recherchée– est que le monologue du religieux, ses multiples combats intérieurs, prennent le pas sur la description du contexte. Alors que l’on a parfois envie de sentir le cèdre, les bruissements de ce Liban à la fois oppresseur et libérateur que l’on devine. Mais l’originalité de la trame, l’audace de mêler le sensuel au religieux sans provocations faciles et la clarté du style qui s’envol parfois dans le raffinement de la poésie arabe fait d’Al-Ameer une mummarida littéraire bienvenue pour colmater à l’encre de sa plume les multiples fissures qui défigurent le Liban.
2 • Yasmina CHAR, La Main de Dieu (Gallimard, 2008)

Chez Yasmina Char, c’est plutôt les tiraillements de la femme libanaise qui sont décrits. La féminité y est insolente mais jamais vraiment provocatrice : « Layal, au détour d’un couloir, le corps sublime, libre sous sa robe. Libres, les seins lourds d’aller et venir comme l’amant l’après-midi dans sa chambre, chez les parents. Libre la bouche de s’ouvrir et de crier. Sa bouche est rouge et pulpeuse. Sa bouche appelle le plaisir. Je veux poser mes lèvres sur celles de Layal. » Leçon simple que Catherine Millet ou Christine Angot ont oublié : on peut être subversif sans être pornographique. Au milieu de l’ouvrage, par exemple, le récit de la première fois coure sur dix pages. Les émotions brutes et contradictoires, les corps d’"il" et "elle" s’y entremêlent en un bouquet poétique nabokovien. "Elle", c’est une jeune fille de la bourgeoisie libanaise qui joue la funambule dans ce pays où « les rapports d’amour sont semblables à la guerre : partout s’introduire et saccager. » Char ne fait pas dans la dentelle. Char, c’est "poème" en arabe et "machine de guerre" en français. Elle offre donc de très beaux passages sur le Liban, d’autres plus violents. A-t-on écrit plus belle évocation de ce pays meurtri ? « Il y a eu un avant où le Liban, même en guerre, ressemblait au pays de l’enfance. Où la ligne de démarcation était un jeu innocent, un fil tendu sur lequel elle avançait en équilibriste. Des deux côtés du fil, l’amour l’attendait. C’est pourquoi elle avait la force de s’élancer avec la légèreté de celle qui se sait aimée. Devant la grâce, la nature s’incline. La vie ouvre grand ses portes. Elle ne courait pas croyant sauver sa peau, elle ne tirait pas croyant tuer, elle ne faisait que marcher dans le pays de son enfance avec les yeux bandés. »
3 • Darina AL-JOUNDI ( avec Mohammed KACIMI )
Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter (Actes Suds, 2008)
Rebelle, comme le personnage principal du roman de Char, et même blasphématoire, Darina Al-Joundi[2] l’est. Le jour où Nina Simone a cessé de chanter est le récit d’une jeune libanaise qui profite de l’aspiration créée par un père affranchi pour sauter allègrement les nombreuses murailles libanaises qui se dressent face à elle. Al-Joundi a créé l’évènement lors de l’édition 2007 du festival d’Avignon en adaptant ce récit biographique en pièce. Elle pousse plus loin que les autres l’opposition guerre/amour qu’elle semble réduire à l’opposition religion/liberté. Mais on est plus tout à fait dans la littérature, même si son récit de vie n’est pas livré brut de décoffrage. On prie d’ailleurs pour que les pasionarias du Levant ne soient pas récupérées par les féministes européennes pour être érigées en symboles. Car une juxtaposition de salves voltairiennes n’a jamais suffit à faire un écrivain. Il ne faudrait pas les confondre avec des activistes de la lutte contre l’obscurantisme religieux, même si elles se plaisent aussi à tirer quelques barbichettes en passant.

Après avoir lu les premiers romans d’Al-Ameer et de Char, et le témoignage d’Al Joundi, on a envie de croire que l’amour rend moins dogmatique, peut résoudre toutes les tensions, sauve les âmes guerrières de la flétrissure et finalement sauve le monde. Le combat entre Eros et Thanatos est éternel. L’écrivain catholique français Georges Bernanos avait compris qu’« il n’y a pas d’autre mort que l’absence d’amour ».
Avec les nouvelles plumes libanaises on s’extirpe progressivement du Liban du chaos. L’échappée belle se produit poétiquement, à défaut de se produire politiquement. On peut dès lors imaginer sur la Place des Martyrs un De Gaulle libanais lancer fièrement à son peuple : « Beyrouth ! Beyrouth outragé ! Beyrouth brisé ! Beyrouth martyrisé ! mais Beyrouth libéré… libéré par ses femmes ! »
[1] L’écrivain libanaise May Menasa a lancé le 5 mars 2008 sur OTV un appel aux femmes libanaises, les incitants à faire entendre leur voix, partant du principe que les « mères ne donne pas naissance à leurs enfants dans le but de les envoyer à la mort… » . La vidéo de cette intervention est disponible sur http://www.memritv.org/clip/en/1706.htm.
[2] Dont le site iloubnan vous avez déjà parlé en mars 2007 : http://www.iloubnan.info/social/interview/id/060/liban/Da...
11:26 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : litterature, ecrivain, femmes, liban, beyrouth, guerre, amour, rebelles, al joundi, al ameer
26.07.2009
Mahmoud Darwish et l'épisode libanais (nouvelle version)
En mars 2009, je vous proposais un post intitulé "Mahmoud Darwish et l'épisode libanais", qui racontait un coup de force du poète palestinien montrant comment pour lui le poétique devait transcender le politique.
Mal ficelé, affligé par des oublis, parsemé de fautes, ce post devait être réécrit. Il est maintenant plus lisible et agrémenté d'une vidéo du célèbre poème "Inscris! Je suis Arabe", qu'il avait rédigé en 1964 en prison, devenu cri de ralliement de toute une jeunesse palestinienne et même au delà...
http://10joursabeyrouth.blogspirit.com/archive/2009/03/30...
Bonne lecture et bonne écoute.
Cédric.
22:58 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : darwish, sanbar, liban, palestine, poésie, poétique, politique, arabe, amour, identité
30.03.2009
Mahmoud Darwish et l'épisode libanais
(revu, corrigé, complété le 26 juillet 2009)
Aucune anecdote ne peut mieux résumer l'esprit qui anime ce blog. Ou peut-être est-ce là de ma part une justification intellectuelle a posteriori de celui-ci, tant cette histoire racontée par le poète Elias Sanbar (traducteur de l'œuvre de Darwish en français) que je reprends ici m'a touché? Elle incarne la résistance poétique à la tyrannie politique, même si ces deux instances, dans l'œuvre du poète palestinien, sont intimement liés...
Présent à Bordeaux en 1998 pour une journée consacrée à la poésie arabe, Sanbar fait un bond dans le temps et l'espace, dans le Liban du début des années 70, où les balles déjà pleuvaient pour raconter à son auditoire une anedote impliquant Darwish (1941-2008). Déjà très connu pour ses poèmes dans tout le monde arabe, le poète palestinien fait face à un parterre d'étudiants et militants de tous horizons, libanais et palestiniens, venus l'écouter. Très vite, ils réclament au poète son "Inscris! Je suis Arabe" (aussi connu sous le nom d'"Identité"), salve identitaire écrite en 1964, à l'âge de 22 ans, alors qu'il se trouvait dans les geôles pour cause d'activité nationaliste. La défaite arabe de juin 1967 ne va qu'amplifier la popularité de ce cri du poète.
C'est donc fort logiquement que dans le contexte libanais de l'époque (où sont déjà installés des camps de réfugiés palestiniens depuis 20 ans une génération de jeunes adultes), la foule (plus de 2000 personnes) venue l'écouter lui réclame à corps et à cri son "Inscris! Je suis Arabe". Darwish ne s'exécutera pas. Il refusera catégoriquement, à la grande stupéfaction de la jeunesse poétique et politique du Levant. Mais écoutons son traducteur Elias Sanbar, alors jeune admirateur présent dans la salle, nous raconter cette attitude inatendue du poète:

"Je me souviens très bien d'une salle hurlant, réclamant au poète de dire "Inscris! Je suis Arabe." et lui répondant avec entêtement en répondant par le titre d'un autre poème, qui était un poème d'amour, "Je t'aime ou ne t'aime pas", "Ouhibouki aoum la ouhibouki". Et il y a eu un véritable bras de fer qui a duré presque un quart d'heure avec hurlements dans la salle [...] mais finalement il n'a pas cédé, il a déclamé une série de poèmes d'amour. Ce jour-là, je me suis dit, "ça c'est un homme libre." [...] Ce que je vous raconte là, maintenant que je suis encore plus proche de son œuvre à travers la traduction, c'est que je crois que sa poésie est précisément là. Non pas que Mahmoud Darwish est une voix qui, au lieu de dire "Je suis Arabe" répond par "Je t'aime", mais c'est une voix qui peut dire "Je suis Arabe" et en même temps, pas alternativement, "Je t'aime" à une femme. C'est une voix qui peut dire toute l'intimité de la Palestine et qui peut dire en même temps ce que chaque Palestinien, comme tout être humain, recèle d'universel, et d'humain tout simplement. C'est une voix qui peut chuchoter, dire des murmures, et qui en même temps peut dire l'épopée, le grand chant lyrique. C'est une voix qui est précisément dans cette tension."
Ou la métaphore de la vie qui reprend ses droits sur le chaos politique. L'amour universel plutôt le particularisme identitaire.
Outre cette belle histoire déclamée presque comme un poème par la voix douce d'Elias Sanbar, vous pouvez aussi écouter des textes de Darwish en français et en Arabe, grâce à l'association bordelaise Biblio, qui tient un blog fort utile de littérature du monde. Ce lien vous mène vers un billet daté du 18 septembre 2008 au bas duquel vous trouverez une barre munie d'un icône "play" triangulaire sur lequel il vous suffira de cliquer pour lancer l'enregistrement de cette rencontre qui eu lieu sur les rives de Garonne il y a 10 ans, et dont je viens de retranscrire un court extrait.
Mais pour ceux qui, comme à Beyrouth en ce début de décennie 70, seraient frustrés de ne pas pouvoir écouter le poème politique et identitaire de Darwish, je fais une concession à la ligne éditoriale de ce blog et vous propose ici le lien vers une vidéo dans laquelle il le déclame.
Dans le secret d'un tout personnel requiem adressé au défunt poète, je lui ai demandé sa permission. Il me l'a accordé, en me faisant promettre toutefois de toujours faire primer la poésie du cœur sur celle des tripes...
Mahmoud Darwich, "Inscris! Je suis Arabe" (ou "Identité"), 1964.
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d'enfants : huit
Et le neuvième... arrivera après l'été !
Et te voilà furieux !
Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j'ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d'écolier
Je les tire des rochers...
Oh ! je n'irai pas quémander l'aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !
Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille - je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines...
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l'effusion de la durée
Avant le cyprès et l'olivier
...avant l'éclosion de l'herbe
Mon père... est d'une famille de laboureurs
N'a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan - être
Sans valeur - ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis - cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.
Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux... couleur du charbon
Mes yeux... couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
...elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c'est
L'huile d'olive et le thym
Mon adresse :
Je suis d'un village isolé...
Où les rues n'ont plus de noms
Et tous les hommes... à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !
Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as rafflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
...à ce que l'on dit !
DONC
Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n'ai pas de haine pour les hommes
Que je n'assaille personne mais que
Si j'ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !
17:54 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : darwish, sanbar, liban, palestine, poésie, poétique, politique, arabe, amour, identité
29.01.2009
Le déserteur
Comme la terre sous les bombes,
Son bassin sous le mien tremblait,
Mais ici aucune hécatombe,
Seulement deux corps se fécondaient.
Quelques minutes, quelques secondes,
J’allais devoir me retirer,
Quand l’ennemi faisait claquer,
Ses bottes immondes sur le sol crevé.
Qu'il aille feraille enchevêtrer!
Maudit soit-il, ce déchainé!
Le seul territoire à occuper,
Est pour moi celui de la beauté.
Mieux qu’un bunker, j’avais trouvé,
Dans la moiteur d’un lit défait,
Dans la torpeur de cet été,
Un endroit où me réfugier,
Et rien ne pouvait m'y déloger.
Les lamelles des stores découpaient des ombres,
Qui rejoignaient la mort en nombre,
Sous les balles qui tombaient en trombes,
Des libanais vont à la tombe.
J’ai déserté la guerre du dehors,
De l’avoir fait, aucun remord,
Mon jour viendrait, je le savais,
Mais ce jour ci j’allais goûter,
L’éternité, la seule, la vraie.
00:28 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : poème, déserteur, désertion, amour, sexualité
20.10.2008
En haut du minaret...
(à F.)
NB: Nous rappellons qu'après le récit des "10jours", la plupart des billets sont des poèmes ou des créations littéraires (ou qui se veulent telles en tout cas) et non des récits autobiographiques ou carnets de voyages...
Perchée tout en haut d'un minaret, devais-je l'y déloger? Escalader l'édifice sacré eût été sacrilège et la shahada me manquait pour y pénétrer par la grande porte et entrainer ma pesante ombre amoureuse sous les arcs pleins cintres de la majestueuse masjid. Mais malgré l'immense distance -moi cloué au sol, elle, plus proche des cieux- nos regards s'étaient stoppés l'un sur l'autre après de multiples courbes en arabesques. Le précédent de Roméo me fit penser que je pouvais, de ma ferveur, décrocher tout là-haut son cœur. D'ailleurs, comme Juliette, son amour était incliné sur moi ("comme un saule sur les eaux qu'il chérit", Ronsard). Mille preuves m'en avait été données. Mais alors... qu'est-ce qu'il manquait, afin qu'elle ne descende comme je pourrais monter, afin que corps et âmes nous soyons enlacés?

Une Loi la figeait que je ne saurais expliquer. Dieu pouvait-il lui insuffler l'amour d'un homme puis lui en interdire sa réalisation ? N'est-il pas Le Miséricordieux? Et l'amour n'étant pas une faute... La raison, le cœur et la religion se retrouvaient donc mêlés dans une intrication morale et amoureuse qui en désorienterait plus d'un. Mon Orient était-il orienté vers la qibla?
Je ne souffrais ni engourdissement ni dessèchement: le soleil de la méditerranée avait beau me frapper, j'étais à l'ombre de son amour projeté dans le prolongement du minaret. J'ai suivi cette ombre comme Thalès mesurant sa pyramide par des moyens détournés. Arrivé à la pointe, je me retournais. En haut de l'édifice aucune corde ne pendait, ni aucun pont n'était jeté. Il fallait s'en aller le plus noblement possible.
Des deux Lois (celle du cœur, celle des conventions sociales) elle avait fait son choix. "A contre-cœur" comme les grains de sable qu'elle avait lâché de son poignet étaient venus me le susurrer, en volatiles messagers de ses regrets.
Y avait-il lieu que le sentiment amoureux entre en compétition avec la confession?
22:33 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : mosquée, minaret, conversion, amour, confession, loi, renoncement





