30.03.2009
Mahmoud Darwish et l'épisode libanais
(revu, corrigé, complété le 26 juillet 2009)
Aucune anecdote ne peut mieux résumer l'esprit qui anime ce blog. Ou peut-être est-ce là de ma part une justification intellectuelle a posteriori de celui-ci, tant cette histoire racontée par le poète Elias Sanbar (traducteur de l'œuvre de Darwish en français) que je reprends ici m'a touché? Elle incarne la résistance poétique à la tyrannie politique, même si ces deux instances, dans l'œuvre du poète palestinien, sont intimement liés...
Présent à Bordeaux en 1998 pour une journée consacrée à la poésie arabe, Sanbar fait un bond dans le temps et l'espace, dans le Liban du début des années 70, où les balles déjà pleuvaient pour raconter à son auditoire une anedote impliquant Darwish (1941-2008). Déjà très connu pour ses poèmes dans tout le monde arabe, le poète palestinien fait face à un parterre d'étudiants et militants de tous horizons, libanais et palestiniens, venus l'écouter. Très vite, ils réclament au poète son "Inscris! Je suis Arabe" (aussi connu sous le nom d'"Identité"), salve identitaire écrite en 1964, à l'âge de 22 ans, alors qu'il se trouvait dans les geôles pour cause d'activité nationaliste. La défaite arabe de juin 1967 ne va qu'amplifier la popularité de ce cri du poète.
C'est donc fort logiquement que dans le contexte libanais de l'époque (où sont déjà installés des camps de réfugiés palestiniens depuis 20 ans une génération de jeunes adultes), la foule (plus de 2000 personnes) venue l'écouter lui réclame à corps et à cri son "Inscris! Je suis Arabe". Darwish ne s'exécutera pas. Il refusera catégoriquement, à la grande stupéfaction de la jeunesse poétique et politique du Levant. Mais écoutons son traducteur Elias Sanbar, alors jeune admirateur présent dans la salle, nous raconter cette attitude inatendue du poète:

"Je me souviens très bien d'une salle hurlant, réclamant au poète de dire "Inscris! Je suis Arabe." et lui répondant avec entêtement en répondant par le titre d'un autre poème, qui était un poème d'amour, "Je t'aime ou ne t'aime pas", "Ouhibouki aoum la ouhibouki". Et il y a eu un véritable bras de fer qui a duré presque un quart d'heure avec hurlements dans la salle [...] mais finalement il n'a pas cédé, il a déclamé une série de poèmes d'amour. Ce jour-là, je me suis dit, "ça c'est un homme libre." [...] Ce que je vous raconte là, maintenant que je suis encore plus proche de son œuvre à travers la traduction, c'est que je crois que sa poésie est précisément là. Non pas que Mahmoud Darwish est une voix qui, au lieu de dire "Je suis Arabe" répond par "Je t'aime", mais c'est une voix qui peut dire "Je suis Arabe" et en même temps, pas alternativement, "Je t'aime" à une femme. C'est une voix qui peut dire toute l'intimité de la Palestine et qui peut dire en même temps ce que chaque Palestinien, comme tout être humain, recèle d'universel, et d'humain tout simplement. C'est une voix qui peut chuchoter, dire des murmures, et qui en même temps peut dire l'épopée, le grand chant lyrique. C'est une voix qui est précisément dans cette tension."
Ou la métaphore de la vie qui reprend ses droits sur le chaos politique. L'amour universel plutôt le particularisme identitaire.
Outre cette belle histoire déclamée presque comme un poème par la voix douce d'Elias Sanbar, vous pouvez aussi écouter des textes de Darwish en français et en Arabe, grâce à l'association bordelaise Biblio, qui tient un blog fort utile de littérature du monde. Ce lien vous mène vers un billet daté du 18 septembre 2008 au bas duquel vous trouverez une barre munie d'un icône "play" triangulaire sur lequel il vous suffira de cliquer pour lancer l'enregistrement de cette rencontre qui eu lieu sur les rives de Garonne il y a 10 ans, et dont je viens de retranscrire un court extrait.
Mais pour ceux qui, comme à Beyrouth en ce début de décennie 70, seraient frustrés de ne pas pouvoir écouter le poème politique et identitaire de Darwish, je fais une concession à la ligne éditoriale de ce blog et vous propose ici le lien vers une vidéo dans laquelle il le déclame.
Dans le secret d'un tout personnel requiem adressé au défunt poète, je lui ai demandé sa permission. Il me l'a accordé, en me faisant promettre toutefois de toujours faire primer la poésie du cœur sur celle des tripes...
Mahmoud Darwich, "Inscris! Je suis Arabe" (ou "Identité"), 1964.
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d'enfants : huit
Et le neuvième... arrivera après l'été !
Et te voilà furieux !
Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j'ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d'écolier
Je les tire des rochers...
Oh ! je n'irai pas quémander l'aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !
Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille - je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines...
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l'effusion de la durée
Avant le cyprès et l'olivier
...avant l'éclosion de l'herbe
Mon père... est d'une famille de laboureurs
N'a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan - être
Sans valeur - ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis - cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.
Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux... couleur du charbon
Mes yeux... couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
...elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c'est
L'huile d'olive et le thym
Mon adresse :
Je suis d'un village isolé...
Où les rues n'ont plus de noms
Et tous les hommes... à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !
Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as rafflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
...à ce que l'on dit !
DONC
Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n'ai pas de haine pour les hommes
Que je n'assaille personne mais que
Si j'ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !
17:54 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : darwish, sanbar, liban, palestine, poésie, poétique, politique, arabe, amour, identité
25.03.2009
Quelques principes poétiques et litteraires
"La poésie est à la fois le lieu originaire de l'écriture et l'horizon de toute littérature. Elle n'est pas un genre parmi d'autres mais constitue l'expérience la plus radicale qui soit du langage, et l'épreuve la plus lumineuse du rapport obscur qui nous unit à lui.", Jean-Michel Maulpoix, "La poésie malgré tout" (Essai), Mercure de France, 1996.
"Il me semble qu’un bon critère pour juger de la qualité d’un roman serait, en fin de compte, que l’on décèle étroitement mêlées, la précision du poète et l’intuition de l’homme de science. S’il entend réellement baigner dans la magie d’un livre de génie, le lecteur avisé le lira, non pas avec son cœur, non pas avec son esprit mais avec sa moelle épinière : c’est là que se produit le frisson révélateur." Vladimir Nabokov, "Proust, Kafka, Joyce", Stock, 1999 [1980]
"Les autres, un peu plus exigeants, ont essayé, par une analyse de plus en plus fine et précise du désir et de la jouissance poétiques et de leurs ressorts, de construire une poésie qui jamais ne pût se réduire à l'expression d'une pensée, ni donc de se traduire, sans périr, en d'autres termes. Ils connurent que la transmission d'un état poétique qui engage tout l'être sentant est autre chose que celle d'une idée. Ils comprirent que le sens littéral d'un poème n'est pas, et n'accomplit pas, toute sa fin ; qu'il n'est donc point nécessairement unique." Paul Valéry, "Questions de poésie", La Nouvelle Revue Française, 1er janvier 1935, 23eme année, num 256.
"Je ne crois pas que soit de poésie vraie qui ne cherche aujourd'hui et ne veuille chercher jusqu'au dernier souffle, à fonder un nouvel espoir.", Yves Bonnefoy, L'improbable, Mercure de France, 2001.
23:42 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : poésie, litterature
17.03.2009
Juifs du Liban
Si l'on met à part les liens vers blogs et sites sur le Liban et le Proche-Orient, je n'avais pas consacré de billet entier à un confrère de la grande communauté blog. Le caractère exceptionnel du contenu et de la qualité de celui dont je vais vous parler imposait une chronique à lui seul. Son destin aussi.
C'est le dernier hors-série de Courrier International (Février-Mars-Avril 2009) sur le thème Juifs & Arabes. Les haines, les conflits, les espoirs, source indispensable pour qui s'intéresse aux relations des frères ennemis, qui nous a révélé l'existence de ce blog devenu site (article en page 71).
C'est un jeune américain issu de la diaspora libanaise à qui l'on doit la pépite. Aaron-Micael Beydoun a 17 ans lorsqu'il découvre fortuitement qu'une communauté juive a habité ce lointain Liban qu'il connait si peu mais qui, magie du Levant, l'a pourtant capturé. Aaron est d'origine sunnite. Il habite aux Etats-Unis. Pas de motivations communautaire, donc, mais à la fois un goût pour l'histoire et une volonté de mémoire: "Je ne suis guère enclin à l'exhibitionnisme émotionnel; mais je ne peux m'empêcher de ressentir la terrible solitude de nos frères juifs du Liban. Ma démarche est née d'un profond sentiment d'obligation personnelle, d'un refus d'accepter qu'un seul frère soit retiré de l'équation délicate de ce message d'espoir que nous appelons le Liban." (l'intégralité de son édito est disponible en anglais ici) Outre le sens de la mémoire précoce de ce jeune américain d'origine libanaise, c'est son style et son œcuménisme transabrahamique qui sort du simple refrain "dialogue des civilisations" qui impose le respect, qui incline à l'écoute.
Plus loin, il écrit: "L'ouverture d'esprit qui régnait alors dans le pays a permis à la communauté juive de compter jusqu'à 14 000 membres, et le Liban a été le seul pays arabe à voir sa population juive augmenter après 1948" (date de la création de l'Etat d'Israël). On comprend, soit dit en passant, que notre cher président de la francophonie, le sénégalais Abdu Diouf, s'enflamme un peu quand il vante un Liban où les communautés vivent en harmonie, lors de sa visite de préparation des Jeux 2009 de la francophonie qui se tiendront à Beyrouth fin 2009 (nous vous en reparlerons).
L'initiative de ce blog exposant les recherches de cet ambassadeur de la paix est donc a saluer. Problème: elle a été récupérée. De sorte que les archives depuis juin 2006 ont été refondue dans un autre site où le petit Beydoun ne semble plus avoir la main. On comprend que la diaspora juive meurtrie d'avoir quitté son cher Liban, comme les autres exilés de la guerre civile, y ait vu une occasion de recouvrer une certaine visibilité mais on perd une voix indépendante. Car le blog a eu un certain écho y compris dans les plus grands média américains. Mais on passe du travail d'histoire à celui de mémoire, du savant au politique. Mais la voix d'Aaron traverse tout de même cette nouvelle interface, que vous retrouverez ici: http://www.thejewsoflebanonproject.org/. Et les vestiges de son blog là: http://www.thejewsoflebanon.org
PS: Trace de cette présence juive au Liban, la Synagogue Abraham Maghen dispose d'un facebook grup dont les initiateurs appellent à la reconstruction...
21:42 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : liban, juif, blog, histoire, mémoire
Retour par ici, détour par Gaza (fin)
Le titre du post précédent annonçait ma désertion temporaire de ce blog. Un mois et demi avant de revenir au Liban et au Proche Orient par l'écriture, car mes pensées toujours y séjournaient, pour le meilleur et pour le pire. Me serai-je autosabordé après le petit succès du millier de visites ? On est trop loin des scores du blog proche-orient d'Alain Gresh pour j'estime avoir capitaliser suffisamment d'attention.
C'est justement ce blog qui nous permet d'établir un dernier retour promis sur la terre promise à la violence de l'homme et à la convoitise... Les ruine de Gaza ne sont plus incandescence. Il fallait qu'elle revienne à température de cœur d'homme. Froide. L'article sourcé intitulé Bilan à Gaza reprend les chiffre suivants: 1 434 morts, dont 960 civils, 239 policiers, et 235 combattants. Parmi eux, 288 enfants et 121 femmes. Ils ont été établis par le Palestinian Centre for Human Rights (PCHR).
Pour clore le chapitre comme nous le préférons, à savoir avec le plus de recul et le moins de passion possible (puisqu'il s'agit de politique, non pas de femmes, souvenez-vous du sous-titre de ce blog...), il nous faut renvoyer à un article publié sur le site communautaire Oumma une dizaine de jour après la cessation des hostilités par Tsahal. Il répond au critique littéraire Pierre Jourde qui le Jeudi 22 janvier 2009 dans Le Monde se fendait d'une chronique intitulée « Le juif, coupable universel » (payant dans les archives du journal, mais vous pouvez le retrouver sur de nombreux blogs et sites tant il a suscité la polémique). La réponse la plus convaincante de Jourde est donc celle d'un jeune universitaire, à laquelle nous renvoyons. Elle est intitulée Gaza, le critique, et la critique. Il démonte point par point l'argumentaire sophistiquée de Jourde qui assimile manifestation de soutien au peuple palestinien et demande de retrait de Tsahal à une forme d'antisémitisme. Mais ce qui est intéressant c'est que, malgré toute l'énergie qu'il met à mettre Jourde face à ses manquements et raccourcis, il lui concède quelques points, comme par exemple l'aspect strictement communautaire de l'indignation qui peu frapper la communauté musulmane de France. Mais là encore, les leçons qu'en tire Jourde sont contestées. Une critique apaisée et toute en nuance -qui nous fait même voyager brièvement dans l'histoire des relations judéo-musulmanes et judéo-chrétiennes- dont on a plus que jamais besoin quand la haine à double sens s'amplifie de manière exponentielle et, plus grave, s'exporte à l'échelle internationale...
21:27 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : gaza, victimes, réflexions, article, intellectuel, jourde





